Diptyque 7, l’histoire de la photo de Lorent par Labosonic

 

Une certaine nostalgique pour la vraie boulange – que je partage – par opposition aux faiseurs à la mode qui nous vendent un faux pain artisanal les yeux de la tête…

 

Quand j’étais tout petit, à l’école, avec la remplaçante de mon instituteur, on avait vu le métier du boulanger à l’école. Bien évidemment, je n’ai que de vagues souvenirs de tout cela, juste que ça changeait des cours d’éveil orientés Chasse, Pêche et Tradition du titulaire. Son obsession pour les couvées nous avait fait regarder naître au fond de la classe toute sorte d’animaux : dont le machaon (ce papillon jaune qui a dû nous occuper une bonne partie de cette année 1984) et un nombre incalculable de volatiles : canetons, poussins, perdreaux et autres petits de gibiers dont je vous avouerais ne pas me souvenir du nom. Comment s’appelle le petit de la poule d’eau ?

Récemment, j’ai d’ailleurs appris que ce monsieur qui m’a plus ou moins appris à lire des mots compliqués comme faisan, machaon ou carnier occupait sa paisible retraite en tant qu’oiseleur amateur et se consacrait au commerce des œufs.

Enfin qu’importe, là n’est pas l’essentiel. Revenons-en à notre visite chez le boulanger, dont je n’ai gardé longtemps qu’un souvenir marquant : nous avions traversé la « route nationale » de Désert-sur-Cambrousse, en rangs d’oignons, qui s’avérait en fait être une départementale, prouvant par là la mégalomanie de la toponymie de mon village natal. Il nous fallait en effet traverser cette route pour rejoindre l’arrière-boutique de Jacques, le boulanger du village, située face au stade où nous allions habituellement ébattre nos corps enfantins.

Les souvenirs de cette visite sont remontés dans ma mémoire peu à peu, surtout quand étudiant, je passais quelques nuits blanches à réviser (ou plutôt, pour être exact, mes veilles d’examen à tenter de parcourir le programme des cours que j’avais méticuleusement séché depuis des mois). J’aimais prendre des pauses à 5 heures du matin et me promener dans la ville déserte. J’errais une heure ou deux pour m’y reposer l’esprit de choses compliquées que je finissais plus ou moins bien d’assimiler avant de me plonger dans quelque ultime exercice le plus compliqué possible et de clore tout cela par une douche réparatrice.

Souvent dans les rues vides, je voyais un soupirail éclairé, signe de l’activité extrêmement matinale d’un boulanger qui me rappelait que Jacques tout comme lui, se levait aux aurores pour fournir du bon pain à ses concitoyens.

Le temps passait, j’ai commencé à ne plus voir que ces boulangers matinaux qu’à mon retour de boîte de nuit. je me souviens en particulier du boulanger juif de la rue de C, où j’ai eu mon premier appartement parisien. Chaque samedi matin était une vraie fête chez lui, le shabbat s’y clôturait pour lui et ma nuit se concluait en une orgie de croissants, de pains au chocolat tandis que résonnaient dans ma tête les mots de Terry Hall.

Du pain dans ma bouche et The Specials en bande-son :

I go out on Friday Night
And I come home on Saturday morning.

Et, petit à petit, j’ai vu arriver ces escrocs de la boulangerie, ces Pierre, Paul, Jacques et leurs fournils qui une demi-heure avant le lever de rideau du théâtre de la vie recevaient via un camion frigorifique qui livre un pâton congelé, juste bon à être enfourné. Et je ne les aime pas ces boulangers à la mode qui industrialisent leur savoir-faire par cette méthode, comme je n’aime pas ceux qui cèdent au diktat des marchands de farine au marketing si élaboré.

La boulangerie, c’est tout sauf faire du pain en mettant la minuterie du four sur le bon chiffre. La boulangerie, c’est tout sauf confectionner une baguette aux extrémités pointues, preuve qu’elle n’est pas industrielle, pour la bourrer d’une farine transgénique censée avoir le goût des années 1900.

Non, la boulangerie, c’est la vie et le boulanger en est le régisseur, celui qui quand le spectacle n’est pas encore commencé s’occupe avec amour des accessoires qui font que le spectacle commence bien. Et, parce qu’il pétrit, cuit et façonne avec amour notre pain et nos croissants et tout le reste , quand se lève le rideau de sa devanture, c’est celui du théâtre de la journée qu’il lève.

1. Le lundi 5 décembre 2005, 10:24 par Alecska

oh ! moi aussi je me souviens de cette visite chez le boulanger : la table avec les ingrédients, le pétrin avec une drôle de pâte blanc jaune, le four où l’on voit les baguettes gonfler et dorer, et enfin la dégustation des barres de chocolat qu’on met dans les chocolatines… :)