Diptyque 8 – L’histoire de la photo de JC Filizola par Erin.
Eh bien voilà, après le point de vue de l’homme, celui du chien, de la voiture, voici celui de la femme… Mais que va-t-il donc me rester ????
J’aime les hommes. Déjà petite fille j’aimais regarder les hommes, dans la rue, ceux de la famille, inconnus ou connus me fascinaient. Ils me semblent si différents de moi et, pourtant, j’ai des attitudes masculines, paraît-il. Aujourd’hui, en femme affirmée, libre et parfaitement bien dans sa peau, je regarde toujours la gente masculine d’une façon d’aucun dirait un peu frondeuse. Il faut dire que je suis féminine jusqu’au bout des ongles. Toujours en jupe et talons hauts, maquillée et coiffée minutieusement, j’assume ma part d’excentricité, dans ce monde uniformisé. J’avoue que je dénote souvent.
Ce jour là, je me promenais dans une robe légère, vu la chaleur ambiante. J’avais chaussée mes lunettes de soleil, et cachée derrière elles, je regardais les hommes que je croisais. Je marchais calmement, regardant à droite et à gauche, avec nonchalance, lorsque mon regard fut attiré par le spectacle en face de moi. Au bout de la rue, un homme d’une quarantaine d’année, très brun, bronzé, les genoux légèrement fléchis, se regardait dans les vitres de l’auto garée là. Puis, il se recoiffa avec application. Ensuite, il pencha la tête à droite, à gauche et dut se trouver bien, puisqu’il se redressa, pivota et reprit son chemin. Un sourire flottait sur ces lèvres. Il se mit à siffloter. Bientôt, nous allions nous croiser, et je continuais à le regarder.
Vu ainsi, il était le stéréotype du latin-lover. Je l’imaginais bien draguer les filles, tentant de les séduire sous une avalanche de mots, de compliments ringards et éculés. Il devait se sentir irrésistible. Le genre d’homme que je ne supporte pas. Je suis bien trop libérée pour eux. L’homme était à ma hauteur et nos regards se croisèrent. Nous continuâmes nos chemins, lorsque tout d’un coup, j’entendis une voix grave et profonde m’interpeller. Je soupirais intérieurement. Intérieurement. Je n’avais pas envie de me retourner. Mais la voix m’interpella de nouveau, plus proche cette fois. Je tournais la tête lentement. Il était là, derrière moi.
Il me proposa de boire un café. Sa voix chaude avait un débit rapide, comme l’ont les timides. C’est sans doute cela qui m’a incité à dire oui. Nous nous installâmes à la terrasse du premier café que nous vîmes. Un peu gênée par la situation inhabituelle, je ne savais que dire, où poser mes yeux. Nos cafés arrivèrent et je m’installais confortablement, croisant les jambes. Son regard se posa sur elles, descendant jusqu’à mes sandales. « Je me suis toujours demandé comment les femmes pouvaient marcher aussi vite avec des talons aussi hauts et fins ! » lança t-il tout d’un coup.
Je souris et j’allais répondre lorsque nos regards s’accrochèrent. Ses yeux me fascinèrent. Ils n’avaient rien de banal, d’un doux marron, ils me firent penser au gland du chêne. Cerclés d’un vert mousse, j’y voyais un sous-bois à l’automne. Nous nous mîmes à parler tranquillement et le temps ne compta plus. Nous parlâmes de nous, de nos goûts, de nos vies. Son débit rapide se calma au fur et à mesure qu’il se détendait. Ses yeux, sa voix, sa timidité me bouleversaient. Mais ce qui me surprit le plus fut son aveu. Il m’avait invitée parce qu’il venait de retrouver du travail et n’avait personne avec qui fêter ça.
A la fin de l’après-midi, j’avais découvert, non pas l’homme sûr de lui, beau parleur que je croyais, mais un homme seul, écorché vif et d’une grande sensibilité. La vie ne l’avait pas épargné et, parfois, je sentais poindre une certaine amertume. Le soir arriva, il m’invita à dîner. Puis il se reprit très vite, s’excusant de son audace. C’est en lui adressant mon plus beau sourire que j’acceptais. Nous convînmes de nous retrouver à la réception de mon hôtel, deux heures plus tard.
Je rentrais me préparer pour cette soirée. Je repensais à notre discussion. Je ne regrettais pas d’avoir suivi cet inconnu. Il n’avait rien de ce que j’avais imaginé en le regardant se recoiffer dans les vitres de cette voiture garée le long d’un trottoir.

