Diptyque 5 – L’histoire de la photo de Tatou. La version de Labosonic.

 

 

Pitié pour les petits vieux. Nous en serons…

 

Elle fait un pas, puis un autre, imperceptiblement plus petit. Chaque jour à l’heure des vêpres, sa silhouette rabougrie cahote de l’autre côté de notre vitrine. Comme de coutume, un collègue lance : « Tiens, voilà la vieille bigote. » Il a dû moi-même m’arriver de le dire auparavant. Mais désormais, je me tais sur son passage, je ne participe plus à notre petit jeu tacite et idiot à la fois du qui la verra en premier.

Une fois, au hasard d’une ces trop rares courses qui me permettent d’échapper au rayonnages poussiéreux, je l’ai croisée. En amont de son trajet quotidien, 100 mètres plus bas, au coin de l’avenue du général-Leclercq, mon regard a intercepté le sien. Deux yeux noirs fixaient l’horizon en un point de mire. Le monde aurait pu s’écrouler autour d’elle, que son chemin n’aurait pas dévié d’un pouce, déterminée qu’elle était.

Ce jour-là, j’ai compris que malgré le rythme de tortue, son chemin était loin d’être tortueux mais rectiligne. Ce jour-là, j’ai réalisé que son corps pouvaient bien se voûter sous le fardeau conjugué des ans et des rhumatismes, mais que jamais elle ne manquerait ses vêpres.

Ce jour-là, j’ai dans lu dans ses yeux la volonté de l’absolue nécessité pour elle d’aller se réfugier sous les ogives pour y accomplir un rituel connue d’elle seule.

Depuis, à chaque passage, je me plais à imaginer le pourquoi du comment de ce rendez-vous mystique.

Un inexpiable pêché de jeunesse ? Des amours perdues, illégitimes ? Un absent qu’elle honore ? Une échéance qu’elle guetterait avec sérénité ? Des crimes passés ? Une faute ? De multiples adultères ? Qui sait ?

 Un jour, la vieille bigote ne passera plus et on s’ennuiera plus encore de l’autre côté de la vitrine.