Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Oxygène.
N’est pas Garfield qui veut…
Je retiens mes larmes. Un vrai garçon ne pleure pas.
Si mon père me voyait, il serait furieux.
Pourvu qu’il ne sache pas.
Accepteront-ils de garder le silence ? J’ai dix-huit ans depuis 2 mois. Je suis majeur. Mes parents devraient être tenus à l’écart de cela.
La proviseure parle, parle, parle.
Elle dit qu’elle va déposer plainte à la gendarmerie. Elle dit que c’est mon avenir qui est en jeu. Elle dit que c’est la réputation du lycée qui est salie.
Je la supplie de me croire. J’ai juste écrit sur le mur. Je suis prêt à effacer et même à faire un travail d’intérêt général.
Je n’étais pas avec les autres quand ils ont fait cela.
Leurs plaisanteries grasses et leurs manières me déplaisent. Les bons jours, ils m’appellent « l’intello », le reste du temps c’est « pédé » ou « l’enculé ».
La CPE le sait qui laisse faire.
L’autre jour, Zubik m’a coincé dans le couloir, près de l’atelier d’électrotechnique. Il m’a donné un coup sur la nuque et un autre dans les parties. J’ai cru mourir de douleur. Mes lunettes sont tombées. Le verre droit s’est cassé.
La cloche a sonné mais je suis resté appuyé contre le mur. Je ne suis pas allé en cours.
J’ai honte. Tellement honte qu’il m’est impossible de relever la tête et de la regarder. Mieux vaut fixer les lames du parquet. Elles me rappellent celles de ma chambre, à la cité des Colibris.
« Regardez-moi quand je vous parle ! Je lève la tête. La Veuve, comme on l’appelle, est toute petite. Son visage est marqué par deux grands plis amers aux coins de la bouche. Derrière ses lunettes, les yeux noirs et durs me toisent. La bouche est ironique. Le visage suinte le mépris et le contentement de soi. Le mépris est pour moi.
Jamais cette femme ne me croira.
Mes mains tremblent. De plus en plus. Je les croise. De toute ma volonté, j’essaie de dominer ce tremblement. Il faut que j’arrête ce tremblement !
Une puissance inouïe contrôle ma main gauche. Curieusement, c’est celle qui est la plus agitée.
Ma main droite l’attrape et la cramponne.
J’appuie mes chaussures de sécurité sur le sol afin de raidir mes muscles et de m’ancrer au plancher. Je serre les genoux. Le tremblement envahit tout mon corps.
Les petits yeux méchants m’observent, satisfaits.
1. Le lundi 1 mai 2006, 11:10 par samantdi
Oups… Un texte qui fait frissonner, écho de scènes vues, devinées, personnalités croisées…
Merci à Racontars qui nous donne l’occasion de te lire ailleurs que dans nos commentaires, Oxygène !
2. Le lundi 1 mai 2006, 16:57 par Oxygène
@Samantdi
J’espère bien ouvrir un modeste blog et réfléchis à la chose. A bientôt.
3. Le mercredi 3 mai 2006, 16:52 par Alain Bachellier
Mon fils a 17 ans… ce sont ses mains en photo… il vit la même histoire que celle que tu racontes (à quelques détails près)… La photo est composée bien sûr mais au moment ou je l’ai prise, je ne connaissais pas encore l’ampleur des problèmes qu’il rencontrait au lycée… C’est dur d’être un jeune qui sort du troupeau en 2006 !
4. Le vendredi 5 mai 2006, 21:46 par Oxygène
@ Alain Bachelier. C’est une très bonne photo et ton talent de photographe m’a permis d’écrire ce que je ressentais.
Qui peut dire combien il y a de jeunes garçons et de jeunes filles qui connaissent ce type de détresse dans les lycées ?
N’hésite pas à réagir et soutiens ton fils. Bon courage.
