Diptyque 8 – L’histoire de la photo de JC Filizola par Anitta
C’était trop beau, c’était fatal, ça pouvait pas durer. Tango !
J’ai épousé Rosita un dimanche à Manzanillo, le soleil dardait des rayons pointus comme des silex sur les palmiers du bord de mer, elle dans sa chemise blanche beaucoup trop large et moi dans un pantalon noir ; ce n’était qu’un dimanche ordinaire, mais en même temps c’était notre dimanche, ce jour où tout a commencé. La grand-place de l’église était déserte, pas âme qui vive à trois lieues à la ronde, j’aurais dû me méfier. J’étais heureux, je ne l’ai pas fait.
On avait dit intimité la plus complète et depuis les escaliers vous aperceviez toute la baie, tous les bleus-vert de la planète en un clin d’œil, quelques bateaux sur l’horizon et pas un souffle de vent, juste ces mouettes piaillant pis que des pies – la place en était pleine. Un sourire sur les lèvres, Rosita est sortie la première de l’église, les boutons du haut même pas boutonnés et un pan de sa chemise à l’air, en se retournant elle m’a montré son alliance, la ferveur qu’il y avait dans ses yeux à ce moment-là je vous jure, elle vous aurait fait tomber n’importe quelle dictature.
Les tueurs l’ont cueillie comme une fleur, les balles ont troué l’azur frémissant et la rose qu’elle portait à sa boutonnière, attardé que j’étais avec Lucco tandis qu’il payait le curé je n’ai pas réalisé tout de suite, quand j’ai couru les tueurs avaient disparu, et elle – cette femme qu’ils m’avaient enlevée, et qui n’avait été qu’un bref instant la mienne –, elle, elle est morte dans mes bras.
J’ai serré les dents. Sortant de la nef, une vieille a crié. J’ai déposé un baiser sur la bouche de ma belle et suis descendu sur la place. Lucco s’est avancé. Viens la mort, on va danser… j’ai pensé.
– C’est sûrement Batista, il a dit d’une voix sourde. Viens Ernesto, il ne faut pas traîner…
– Ernesto est mort, je lui ai dit en coiffant mes cheveux en arrière. Désormais, je serai le Che.

