Diptyque 4.3. L’histoire de la photo de Michel Clair par Akynou
Il courait depuis une bonne demi-heure sur ce sentier en terre battue qui longeait la falaise. Une course régulière, bien rythmée, sans essoufflement, sans fatigue excessive. La machine bien huilée de ses muscles travaillait sans à-coups. Il aimait cette sensation d’effort serein où tout fonctionnait parfaitement après la souffrance de la mise en route. Il l’appréciait encore plus sur ce chemin au bord du précipice, dans ce paysage à l’éclatante beauté : les mouettes qui voletaient autour de lui ; l’odeur d’iode ; les voiliers blancs sur la mer bleue ; l’herbe verte ; le soleil jaune ; les pâquerettes blanches. Un univers d’odeurs et de couleurs avec lequel il se sentait en communion et qui lui procurait le sentiment, intense, de dominer la mer, le monde. C’était bon, c’était mieux que bon, c’était jouissif.
Il s’arrêta quelques minutes, face à l’océan afin de mieux profiter du spectacle et faire quelques étirements, respirant à plein poumons l’air maritime. Puis il repris sa course. Il n’aurait peut-être pas dû s’arrêter. Il avait chaud maintenant, il n’était plus aussi à l’aise. Ses foulées n’étaient plus métonymiques, la fatigue s’empara de ses jambes. Il trébucha sur un caillou, essaya de se rattraper mais ne parvint qu’à se rapprocher dangereusement du précipice. Son pied glissa sur l’herbe encore humide, il bascula.
C’est son propre hurlement de terreur qui le réveilla, trempé de sueur. Essoufflé, paniqué, il se demanda un instant s’il était mort. Tout autour de lui, les ténèbres. Au bout d’un long moment, il reconnu le tic tac familier de son réveil. Il sentit les draps sous ses doigts et, machinalement, tendit la main vers la lampe, qu’il alluma. Tout était là, bien en place. Les draps noirs de son lit, ses vêtements noirs, les murs noirs de sa chambre, l’immense écran noir de la télé, posté au pied du lit et sur laquelle il avait visionné son émission de la veille. Et dans cette noirceur qui l’enveloppait tout entier, il reprit pied.
Il saisit un de ses portables posés sur la table de chevet, puis le reposa en haussant les épaules. Il se leva, enfila son pantalon et regarda d’un air sombre la télé. Elle n’était pas mal, sa dernière émission. Une mécanique bien huilée, un bon rythme, pas d’essoufflement, des vannes quand il en fallait, des invités diserts, des starlettes vêtues de blancs qui papillonnaient sur le plateau. Tout s’était enchaîné à merveille, il était content de lui, content de son équipe. Ils prenaient un pied pas possible avant. Avant cet incident idiot, juste après la pause de pub. Ce connard qui était venu, malgré la sécurité – mais comment avait-il pu passer ? – lui poser son flingue sur la tempe. En frissonnant, il se remémorait les hurlements des gens, sa propre terreur. Un peu comme dans ce cauchemar stupide. Grotesque même. L’imaginer, lui, Thierry A., star des animateurs télé, courir au milieu des mouettes, faire du jogging au bord de la mer… n’importe quoi ! Il se mit à rire doucement, en secouant la tête.
Il attrapa son célèbre polo noir, le passa et se tourna vers le miroir pour examiner sa mise. C’est à ce moment là qu’il sentit son cœur se figer. La glace était vide de son reflet.
Ceci est ma participation au Diptyque 4.3, L’histoire de la photo. Cette partie du jeu consiste à inventer l’histoire de la photo de Michel Clair
