Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Anitta.

 

Qui connaît plein de chanteurs et de chanteuses. Même que…

 

C’est vrai que, depuis que j’étais devenue une vedette, plus rien ne m’étonnait ; mais là, le spectacle avait démarré depuis quoi ? Une heure, une heure et demi ? Quand l’impensable s’est produit.
– Bordel ! a crié Patrick Bruel. Vous m’faites chier !
Interloqué, le public a protesté. Je me suis retournée vers Zazie.
– Qu’est-ce qui lui prend ? j’ai demandé. Il est devenu fou ?
– Ma pauvre ! a répondu ma copine. T’es pas au courant ?
Et comme je lui indiquais que non, tandis que sur l’estrade, le beau Patriiiiiiiick fracassait avec rage sa guitare contre les amplis :
– C’est l’alcool ! me lança-t-elle d’un air noir, en vérifiant qu’aucun journaliste de Voici n’était planqué derrière nous.

Vive les Enfoirés ! Bienvenue aux Enfoirés !… Ce samedi-là, pour la grande fête musicale des Restaurants du cœur, la mairie de Fort-Synthe n’avait pas fait les choses à demi : dans les rues, des arches futuristes invitaient le public à se rendre au concert le soir-même ; l’Avenue de la mer était recouverte de drapeaux aux couleurs du célèbre logo et de ravissantes hôtesses accueillaient les premiers spectateurs. Même chose côté artistes : dans l’immense loge où se bousculait la cinquantaine de stars participant au spectacle (ici, Yannick Noah se passant le visage au brou de noix, là, Lara Fabian s’affûtant les cordes vocales au Chivas, là aussi, Jenifer masquant ses rides sous le fond de teint), chacun avait reçu un porte-clefs parapluie en guise de cadeau, tandis qu’au restaurant, une énorme barquette de frites nous attendait, sous une serviette en papier sur laquelle notre nom était inscrit au feutre noir.

– Ben dis donc, s’est exclamé Muriel Robin avec un grand sourire dans ma direction. Ils ne se sont pas fichus de nous, tes amis !
– Ils avaient intérêt, ma vieille ! j’ai répliqué, en mettant une petite toutouille à Pierre Palmade qui essayait de me piquer mes frites.

Faut dire, j’étais drôlement gâtée : pour ma première participation au concert des Enfoirés, non seulement j’avais été invitée au même titre que les chanteurs et humoristes que j’admirais depuis ma plus tendre enfance (ici, Gérard Lenorman réajustant les boucles de ses implants, là, Dany Boon amidonnant le col de sa chemise noire, là, Mylène Farmer reprisant ses bas résilles), mais en plus le concert avait lieu dans ma ville, en face de chez moi. On avait installé le podium géant sur la plage, sous les lumières d’une animation pyro-technique digne des plus beaux shows de Frank Michaël. Tandis qu’on évacuait sans ménagement Patrick Bruel du plateau, j’ai posé la main sur l’épaule de ma copine.

– Elle est belle cette plage, hein ? lui dis-je. C’est dommage qu’Alain Souchon ait pas pu venir, cette année !
– C’est surtout dommage qu’il soit mort, me répondit-elle.
– Ah bon ? j’ai sursauté. Il est mort Alain Souchon ?
– Ben oui, tu savais pas ? s’est étonnée Zazie. Ça fait au moins deux ans ! Ah, on voit bien que t’es nouvelle, toi ! Heureusement que tu te débrouilles mieux pour écrire tes chansons !

C’est vrai, beaucoup de choses m’échappaient, depuis deux ans. Je pouvais pas me plaindre : mon ascension avait été si fulgurante ! Bon, vous connaissez l’histoire, j’insiste pas : j’écrivais des petites chansons dans le genre Piaf sur mon blog, un jour La Voix du Nord s’est intéressée à moi ; là-dessus, badaboum, je passe dans le 13-heures de J.P. Pernod. Et vlan ! La petite Céline Dion des Flandres, comme ils disaient, était devenue du jour au lendemain l’artiste la plus téléchargée sur internet. Ha ha ! La célébrité, quoi. Les fans qui se battaient pour pousser mon caddie sur le parking d’Auchan, les couvertures de Métro et de 20 Minutes, et les interviews pour France3 : ma vie était devenue aussi somptueuse qu’un toast au surimi. Bon, ça marchait bien, j’étais contente, ça va. Jusqu’à mon invitation aux Enfoirés : un rêve d’enfant qui se réalisait.

Rendez-vous compte : dans le bus, j’étais assise entre Julien Clerc et Jean-Jacques Goldman ! Avant le spectacle, avec Marc Lavoine on avait mis une pâtée à la belote à Patrick Fiori et Jeanne Mas ! Et quand cette gourde de Natasha St-Pier avait tenté de me piquer ma place, c’est Francis Cabrel en personne qui m’avait défendue ! Et cette Liane Folly alors ! Qu’est-ce qu’elle était drôle ! Avec Zazie, c’étaient les deux plus sympas. Tout à coup, j’ai eu une vision.

– Tiens, il fait les Enfoirés, cette année, Michel Sardou ?
– Tu lis pas TV Mag, non plus ? a soupiré ma copine. Tu ne sais pas qu’il va faire un duo avec Manu Chao ?
Un bref instant, j’ai cru qu’elle me faisait marcher.
– Non ? Manu Chao est là aussi ?
Elle s’était presque fâchée.
– Puisque je te le dis ! Tiens, regarde derrière toi !

Quand est arrivé mon tour de chanter, en dernier (normal, j’étais l’enfant du pays), j’étais toujours sur mon petit nuage. Et même si c’était la première fois que je chantais devant autant de monde à la fois (pour des raisons de sécurité, on avait limité la capacité de la plage à 80 000 personnes), je n’ai pas éprouvé le moindre trac au moment de prendre mon accordéon. Les gens s’en étaient rendus compte et j’avais été très applaudie ; bon, normal aussi. Pourtant, je dois reconnaître que je ne m’étais pas vraiment donnée à fond, me contentant d’un Pour que tu m’aimes encore à la manière de qui vous savez. Et si j’ajoute qu’un incident technique m’a obligée, au dernier moment, à la chanter en play-back, vous comprendrez que j’étais moyennement satisfaite de ma prestation.

C’est juste après que ça s’est gâté. Pour le numéro final, dans lequel nous devions tous apparaître l’un après l’autre, Garou s’était lancé dans une interprétation très personnelle de This is the end, avec Amel Bent qui faisait les chœurs… quand, sous mes yeux ébahis, Jim Morrisson lui-même a débarqué sur la scène, dans un épais nuage de fumée bleue. Là, j’avoue avoir été saisie d’un gros doute, mais je n’ai pas pu me retourner vers Zazie : au même instant, elle descendait triomphalement le grand escalier du podium, aux bras d’un Coluche ovationné par la foule. D’un seul coup, mes petites mains d’artiste se sont ankylosées pis que si on les avait enserrées dans un étau. Prise de panique, j’ai tenté de les décontracter, mais il était trop tard, hélas : au moment du solo, aucun son n’est sorti de mon instrument.

– Merci d’être venus, bande d’enfoirés ! a lâché le Gros, à la fin.
– Fight for your rights, men ! a ajouté Bob Marley, à côté de lui.
– Baby you’re the one ! a surenchéri Elvis Presley.
– Et rendez-vous en 2007, pour la prochaine Nuit des Sosies ! a conclu ma copine Zazie.