Diptyque 4.4. L’histoire de la photo de Bladsurb racontée par Pablo.

Je reçus la semaine dernière un appel d’Akynou, nom de code d’une agente de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), nommée récemment directrice de l’Agence de coordination DGSE/DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur), qui a son siège dans des installations hautement secrètes de la ville française de T.

— Inspecteur Feynman ? On m’a parlé de l’enquête que vous menez à Genève sur la disparition de cette femme qui travaillait au LHC, l’accélérateur de particules du Cern. Je voudrais vous envoyer une photo qu’un de mes hommes à Paris, l’agent Bladsurb, a pris le 22 septembre 2008 à 8h56, trois jours après l’incident du LHC, pour que vous l’examiniez.

Je lui donnai l’adresse de ma messagerie électronique et dans les instants qui suivirent, j’avais devant mes yeux, en haute résolution, la photo dont Akynou était en train de me parler.

– Elle a été prise à la gare RER de Massy-Palaiseau, dans la banlieue Sud de Paris, m’informa Akynou. Et ces personnes que vous voyez sur la photo, ce sont des physiciens du CPHT, le Centre de physique théorique de l’École polytechnique, à Palaiseau.

À vrai dire, je m’en doutais : je suis habitué aux physiciens en ce moment, je pourrais en flairer un à des kilomètres.

– Ils n’ont pas l’air d’attendre le bus pour se rendre sur le campus. Leur drôle d’attitude révèle plutôt qu’ils sont en train d’ourdir quelque chose… Qu’en dites-vous, Akynou ?

– Vous n’avez pas complètement tort, Feynman. Regardez le type en premier plan, à gauche. Il vérifie avec son radar-GPS que tous ses collègues sont placés aux bonnes coordonnées, qu’il va transmettre ensuite au TTQCD pour leur transport immédiat…

– TTQCD ? De quoi me parlez-vous ?

– Oh, pardon, je croyais que vous étiez au courant. Ce sont les sigles du « Télétransporteur quantique à courte distance », un prototype expérimental que le CPHT vient de mettre au point, sous la supervision de notre Agence, en collaboration avec la société STIF-OPTILE (formée par l’association du Syndicat des transports et l’Organisation professionnelle des transports en Île-de-France) : on y a investi des centaines de millions d’euros. Vous n’en avez pas remarqué les logos sur la photo prise par l’agent Bladsurb ?

– Pour le télétransport, continua Akynou, les passagers se placent sur les sommets d’une grille, d’un quadrillage en fait : entre autres raisons, c’est parce qu’il faut qu’il y ait suffisamment d’espace entre eux pour minimiser les interférences quantiques pendant le télétransport. En quelques secondes, ils arrivent ainsi à la Cour d’honneur de l’École polytechnique, en face du bâtiment du CPHT à Palaiseau… Quelques secondes au lieu des 15 minutes que met le bus TransEssonne nº 91-06, qui relie la gare aux laboratoires : vous vous rendez compte ?

Pendant qu’Akynou m’expliquait tout ça, je réalisai soudainement pourquoi elle m’avait envoyé la photo. En l’examinant de près, je venais de découvrir un détail qui ne pouvait m’échapper :

La femme dont on voyait à peine une jambe, en bas à gauche de la photo, était sans aucun doute Mme Higgs, disparue le 19 septembre à Genève : ses souliers italiens fabriqués à la main étaient uniques et caractéristiques. Mais de toute évidence elle n’était pas située sur aucun sommet de la grille de télétransport. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire là ? Je dis à Akynou que j’avais compris l’intérêt de sa photo, mais qu’on ne pouvait en discuter plus au téléphone. Je lui dis que je voudrais aller à Palaiseau avec un de mes physiciens.

– D’accord : nous vous accompagnerons, Bladsurb et moi.

Et nous prîmes rendez-vous à Paris pour le lendemain même.

P.S. Fiction écrite pour le Diptyque 4.4 d’Akynou à partir d’une photo de Bladsurb prise le 22 septembre à 8h56 à la gare RER de Massy-Palaiseau, à 15 minutes en bus du Centre de physique théorique de l’École polytechnique à Palaiseau.