Diptyque 2.2. L’histoire de la photo de Caféïne par Plume fantôme.
Cornélien
Ce soir-là, elle est rentrée un peu plus tôt de son travail, avec, sur son visage, les traits un peu plus tirés par l’accumulation d’une semaine de labeur et un immense sourire. J’ai tout de suite vu qu’elle n’était pas comme d’habitude. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche et hurle d’un ton enjoué : « Surprise, on part à la mer ce week-end !! », je savais que quelque chose de ce style se tramait. C’est même à ça qu’on reconnaît qu’on est un couple, dans la faculté qu’on a à lire sur le visage de l’Autre comme dans un livre ouvert.
Sa joie à elle, même quand elle la dissimulait, je savais la discerner dans un éclat de sa pupille qui transformait légèrement la couleur de ses yeux et faisait tirer vers le vert ses jolis yeux. Ses colères, invariablement et sans même qu’elle n’y prête attention, étaient accompagnées d’un petit geste nerveux de l’index, pour cantonner derrière l’oreille une mèche qui ne demandait qu’à batifoler. J’avais un truc pour chacune de ses émotions. Ses colères, ses peines, ses angoisses, ses joies, mêmes secrètes, je savais les décrypter. C’est de ça qu’on a parlé dans le train qui nous emmenait vers le grand large.
Elle n’en revenait pas de mon manque de surprise face à ce week-end qu’elle avait si bien organisé. Quel contraste ça faisait entre son excitation à elle et mon calme à moi. C’est ce qu’elle m’avait dit avant de s’endormir sur mon épaule, bercée par le mouvement du TGV.
Le reste de l’histoire fut conforme à ce qu’elle attendait : chabadabaderies sur une plage déserte, dîners yeux dans les yeux face à la mer, promenades main dans la main au clair de lune dans les rues d’une station balnéaire que l’absence de saison rendait vide.
L’escapade fut idyllique. Dans le train du retour vers Paris, entre deux embrassades passionnées, nous n’avions qu’une envie : l’avenir, d’autres escapades de ce style très bientôt. Je la voyais bien avec une bague de plus à la main. Elle voyait plus loin : les anneaux au doigt, bien sur mais aussi une maison près de la mer. Justement, il y en avait une en vente, elle l’avait repérée, pas très chère, jolie, face à la mer.
J’ai repensé à la place, vide de monde et de vie, de cette petite station de la côte Atlantique. J’ai imaginé les longs dimanches avec rien d’autre à faire que l’aimer ou faire du cerf-volant sur la plage. J’ai compté les kilomètres entre la maison et un cinéma. J’ai plongé mon regard dans ses yeux et me suis demandé si toutes les nuances que j’y avais toujours vu, remplaceraient tous les cinémas de la grande ville, tous les livres qu’on ne trouve qu’à Paris, tous les musées que je ne pourrais plus visiter, les théâtres, les opéras.
La vie à deux hors du monde ou la vie sans elle dans le monde. Un choix cornélien. Il y avait tous les trésors de l’univers dans son regard mais tant de choses à abandonner pour y accéder.
La décision fut difficile.
