Voilà, je joue avec Akynou, dans sa salle de jeu. Je dois utiliser ces cinq titres (proposés par Julio) dans mon texte :
- Chroniques du ciel et de la vie
- La Méditerranée
- Les Amants de la Terre sauvage
- La Terre des promesses
- Un jour de colère
Et mon texte doit avoir pour thème : une rencontre.
Il m’aura fallu attendre quarante ans pour que ma mère me raconte mon histoire. Ou la sienne, si on veut.
Quarante ans, j’ai vécu sans père. Sans sa présence. Sans connaître son nom. Sans son souvenir. Sans son image. Rien. Pas un mot sur lui. Pas de réponse à mes questions. Un grand silence. Et une blessure, profonde, que je lisais dans le regard de ma mère. J’ai fini par me taire. J’ai fini par accepter cette situation. Etre la fille de personne.
Quarante ans, donc. Et, un jour de colère, elle n’en pouvait plus sûrement, elle a résisté longtemps pourtant, oui, un jour de colère, un nom m’arrive. Me parvient. De sa bouche. La bouche de ma mère. Glisse. Le nom de mon père. Octave Leblanc, elle me dit. Je ne sais pas pourquoi je l’ai tant retenu, elle ajoute. Je ne sais pas. Je le gardais. Un secret. Enorme. Bouleversant. Qui m’a habitée tout entière. Le secret d’une nuit, une seule, celle où nous avons été les amants de la terre sauvage. C’est lui qui a dit ça, la terre sauvage. Un vague rapport à l’étendue que nous avions traversée pour nous trouver, sûrement.
Et elle raconte. Je regarde ma mère se vider de son secret. Se vider. Se libérer. Se défaire. Me faire don de cette histoire. Elle ne s’arrête plus. Elle explique. Cette nuit-là. Le pourquoi. Le comment. La passion. L’impossible. La fuite. Sa fuite, à lui. Et j’encaisse, moi, toutes ces informations, tant d’intensité, et la vérité, soudain, qui s’impose : j’ai un père, il existe, il n’est pas inconnu, mort ou disparu. Il m’attend peut-être.
Oui, j’en suis certaine. Il m’attend.
Octave Leblanc. Je n’écoute plus ma mère, c’est Octave Leblanc que je veux entendre.
Je fais des recherches. Je cherche. Octave Leblanc. Octave Leblanc…. Oui. Octave Leblanc. Mon père.
Et je trouve. Le sud de la France. Ce n’est pas si loin. Paris Marseille. Le TGV. Je pars en silence. Je ne peux pas parler. Je ne peux pas me distraire. Je me concentre sur un nom, celui de mon père. Je suis immobile. Le paysage défile. Je me rapproche de lui. Je fuis. Je vais à sa rencontre. J’imagine, un petit appartement sombre, ou un pavillon démodé, un canapé à fleurs, un chat endormi…
Le taxi sort de la ville. Je n’imagine plus. Bientôt nous longeons la Méditerranée. Je me sens bien. Je n’ai pas peur. Je n’ai pas quitté Paris depuis si longtemps. Ce paysage de mer m’envahit et me ravit.
Le taxi s’arrête. Je descends et referme la portière doucement. Je regarde la maison aux volets rouges qui surplombe les calanques. Et j’avance.
Une femme assez jeune m’ouvre la porte. Elle s’étonne. Octave Leblanc, je lui demande, c’est bien ici?
Je la suis dans la maison, dans la fraîcheur et l’ombre du couloir. Elle ouvre une porte et me laisse entrer.
Je t’attendais…
Je me demande si j’ai rêvé, si j’ai bien entendu, si je suis dans la réalité.
Un vieil homme est assis dans un fauteuil. Son visage est tourné vers la mer. Je m’approche de lui, je m’assois, et nous nous regardons.
Il me sourit. Il est si doux. C’est mon père.
Il me sourit. Il est si doux. Il m’attendait.
Je regarde ses mains, les traits de son visage, les sillons de son cou, et ils sont pour moi la terre des promesses, celle où je vais pouvoir installer mes racines et peut-être enfin devenir quelqu’un.
Il me raconte.
Il se raconte. Il nous raconte.
Je sens gonfler ma poitrine. Je ferme les yeux, et j’entends la voix de mon père me transmettre, à sa manière, ce que je reçois comme des chroniques du ciel et de la vie.
