Diptyque 4 – L’histoire du tableau de Cali par Erin.
Il n’est jamais trop tard pour participer… Ce n’est qu’un jeu et il n’y a rien à gagner. J’aurais mauvaise grâce à ne pas accepter ce texte d’Erin qui vient de récupérer une ligne téléphonique et une connexion Internet…
Je ne l’aimais pas. Je la trouvais froide, hautaine. Tout le monde la trouvais belle. Les hommes l’adulaient, les femmes l’adoraient. Moi, je la trouvais vide. Vide d’émotion, de vie. Son regard n’exprimait rien, jamais. Je la connaissais, comme ça. Depuis de longues années nous fréquentions les mêmes endroits, les mêmes personnes mais jamais nous n’avions échangés plus de trois mots d’affilé.
Lors des dîners je la voyais picorer son assiette, certes avec délicatesse, mais elle donnait l’impression d’être dégoûtée par les mets, toujours excellents au demeurant, qui nous étaient servis. Lors des cocktails, elle passait d’un groupe à l’autre, son sourire sans âme aux lèvres. On la disait très intelligente et d’une grande culture, très variée. Je n’avais jamais pu le vérifier et pour moi cela n’avait pas son importance. Pour moi, elle était creuse. Lorsque nous allions dans une de ces fêtes à la mode, où la principale activité est de se trémousser au rythme de la musique, je la voyais onduler, sensuelle. Je voyais son corps bouger, toujours dans le rythme, gracieusement. Ses hanches ondoyaient, ses bras se mouvaient, légers et aériens. Elle avait le sens du rythme, mais aussi de la séduction. Cela ne faisait aucun doute pour moi, elle était en perpétuelle représentation, en perpétuelle séduction.
On lui connaissait de multiples cavaliers, mais aucuns ne pouvaient se vanter d’être son amant, encore moins son amoureux. Les années passaient, tout le monde avaient une vie de couple, plus ou moins mouvementée, sauf elle et moi. Personnellement, j’étais un bourru, paraît-il. En fait j’étais timide, romantique. Je croyais toujours à la princesse de mes rêves d’enfant. J’attendais le grand Amour. Malheureusement à plus de 35 ans, il tardait un peu à venir. Alors j’allais d’aventures en aventures. Elles me quittaient toutes bien vite, lasses de mon coté ours solitaire.
Un jour, je la vis entrer dans mon atelier. J’étais installé sous les toits, ou plutôt sous une magnifique verrière, au dernier étage d’un immeuble parisien sans ascenseur. Elle accompagnait un couple d’un certain âge que je ne connaissais pas. Ils étaient essoufflés, rouges et la sueur perlant au dessus de leurs lèvres et au front. Mais elle, elle était fraîche, pimpante, parfaite comme d’habitude. Elle m’expliqua que ce couple de Russes cherchaient un peintre pas encore trop reconnu, mais ayant du talent et qu’aussitôt elle avait pensé à moi. J’ai dû avoir l’air stupide en l’écoutant. Je n’en revenais pas. Elle me trouvait du talent. Parlant l’anglais couramment et ayant des notions de russe, je pris en charge le couple et leur montrais mes dernières toiles. Elle s’installa sur un canapé, dans un coin.
La visite dura plusieurs heures, ils tenaient à tout voir, tout comprendre de mon état d’esprit en peignant, le pourquoi du comment. Enfin ils se décidèrent à partir. Nous l’avions oubliée, elle s’était assoupie. Une fois seul, je me retournais et la vis. Elle était abandonné sur ce divan. Son visage était détendu, elle en devenait plus douce, plus vivante. Longuement je la regardais, puis je pris un fusain. En quelques coups sur la feuille j’avais saisi à la fois sa position, mais aussi son expression. Elle était devenue belle à mes yeux. Elle s’éveilla à peine quelques minutes après que j’ai eu fini de ranger mes esquisses d’elle. Je ne voulais pas qu’elle les voient. Elle redevint celle que je n’aimais pas, me dit quelques mots et partit.
Cette nuit là, je n’arrivais pas à dormir. Je la revoyais assoupie, magnifique dans son abandon. Au petit matin, fatigué, je me saisis d’une toile et commençais à peindre.
Deux mois plus tard, j’organisais ma plus grande exposition. Il y avait deux tableaux la représentants, telle que ce jour là sur mon divan et telle que je l’avais vu dans mes rêves depuis, princesse médiévale, alanguie au coin du feu, attendant son prince qu’on apercevait dans l’embrasure de la porte, au fond du tableau. Elle ne savait rien de ces tableaux. J’avais tenu à ce qu’elle soit invitée, mais je ne savais pas si elle allait venir. Depuis deux mois, elle sortait très peu.
Mon tableau de la princesse obtint un grand succès, j’eu plusieurs proposition d’achat, mais je ne pouvais me résoudre à m’en séparer. Elle ne vint pas et j’en fus plus qu’attristé. Le lendemain, et les jours suivants, mon exposition eu d’excellentes critiques. Partout on parlait de mon chef d’œuvre, de ce tableau si profond, si mature, de cette princesse que personne apparemment n’avait reconnu. Petit à petit la vie telle que je l’avais toujours connue repris son cours.
Un an jour pour jour, après sa première apparition dans mon atelier, je la vis pousser de nouveau sa porte. Elle me semblait différente, mais je n’arrivais pas à définir ce qui avait changé en elle. Elle me dit qu’elle rentrait d’un très long voyage et qu’elle souhaitait voir où j’en étais de mon travail, ayant eu quelques échos de mon succès l’année passée. Je l’invitais à regarder. Tout en furetant partout, retournant chacune de mes toiles, nous nous mimes à deviser tranquillement. Je découvris une autre personne. Elle était intelligente et très cultivée en effet. Mais c’est autre chose qui me troubla en elle. Sa voix avait changée, plus douce, plus … je ne sais pas comment le définir. Elle me semblait humaine. Voilà ! C’était le terme, elle m’était devenue humaine. J’avais également trouvé ce qui avait changé en elle, elle avait le regard triste et mélancolique.
Je l’invitais à dîner. Sa mélancolie, éclairée par la flamme des bougies la rendait superbe, mystérieuse, sensuelle, divine. Alors je lui demandais de pouvoir la peindre ainsi. Elle accepta. En finissant le dîner nous mimes au point les séances de pose. Puis, après le dessert, je lui dis qu’il y avait deux toiles qu’elle n’avait pas encore vues. Je lui dis qu’elles étaient dans une autre pièce et l’invitais à me suivre. Je la conduisis dans ma chambre, ouvris la porte et la vis chanceler. Sur le mur au dessus de mon lit se trouvait la peinture de la princesse médiévale. Elle avait les yeux écarquillés. La prenant par le coude, je la fis entrer, pivoter. Et là, je la sentis s’affaisser contre moi. Elle regardait cette première toile d’elle, il y a un an, sur mon divan, assoupie. Elle se tourna vers moi et me dis « Je t’ai toujours aimé… »

