Diptyque 7, l’histoire de la photo de Lorent par Alice.

 

Glaçant à souhait…

 

En amorçant notre descente dans les lacets qui serpentent jusqu’au village, se produisit un phénomène étrange. Toutes les vitres de la voiture étaient baissées pour tenter de profiter du moindre courant d’air dans la fournaise d’août. Brusquement, une bourrasque s’engouffra dans l’habitacle en tourbillonnant. Nous fûmes glacés en un éclair. Le chien se terra à nos pieds en gémissant, terrorisé et tremblant. D’un rire forcé, notre père tenta une plaisanterie: « Ils sont taquins, les vents du sud, n’est-ce pas? » Mais j’avais remarqué qu’il serrait le volant si fort que les jointures de ses mains étaient devenues toutes blanches.

Nous restâmes quelques instants silencieux, nous regardant sans comprendre. Dès que la peur s’estompa, nos regards se tournèrent à nouveau vers le paysage qui défilait sous nos yeux. Une campagne superbe, malgré l’aridité du terrain. Ce fut mon petit frère qui remarqua le premier les changements qui s’étaient opérés depuis que nous avions franchi le col, quelques minutes auparavant:
– Tu as vu? On dirait qu’on est dans un tableau…

Je constatai alors à mon tour la disparition des poteaux électriques et des marques sur la route. Aucun panneau indicateur. L’asphalte disparut. Au bord de ce qui était maintenant un chemin empierré, quelques chèvres faisaient mine de brouter l’herbe jaunie. A l’approche de la voiture, elles s’enfuirent comme des folles et nous les perdîmes de vue.

A l’entrée du village, je ne vis aucune publicité, seulement une sorte de peinture sur une palissade. Quand je le fis remarquer à mes parents, je vis leur visage tendu et leur regard inquiet. Je n’obtins aucune réponse mais n’eus pas le cœur d’insister.

Nous croisâmes un cheval attaché par une longe à un anneau dans un mur. Ses pattes étaient énormes, son poitrail large et puissant. Je n’avais jamais vu un tel animal ailleurs que dans les livres.

Ce cheval fut la seule créature vivante que nous rencontrâmes. Mon père jugea prudent de laisser la voiture à l’entrée du village:
– Mieux vaut arriver discrètement et ne déranger personne…

Mais le plus inquiétant était précisément que nous ne vîmes personne, la place du village était déserte, la fontaine asséchée. Notre chien rasait les murs en nous jetant des regards apeurés.
Soudain, je vis cette boulangerie et la vitrine remplie de bocaux me rappela que nous n’avions rien mangé depuis le matin. Mon ventre se mit à grogner. La porte était ouverte, j’entrai. Personne non plus à l’intérieur. J’examinai les pâtisseries derrière les vitrines du comptoir, jamais je n’avais vu de gâteaux ressemblant à ceux-là.

Je ressortis après quelques minutes, la place était vide, mes parents, mon petit frère et le chien avaient disparu.

Cela fait deux jours que je les cherche mais je n’en ai trouvé aucune trace.