Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Lou.
Une folle solitude…
Une folle solitude…
Elle n’était pas folle tout de même. Juste « parmi les fous », c’était la nuance. Pas comme le grand Michel, qu’elle aimait bien au fond, parce qu’il n’était pas bien méchant, juste un peu « demeuré », oui, c’était le mot. Quand il lui arrivait de couiner comme un cochon qu’on égorge pour le saigner, elle l’appréciait moins. Mais Jan lui avait expliqué, sans qu’elle le demande puisqu’elle ne demandait jamais rien aux fous, que ça venait de son enfance. On disait qu’il était resté coincé avec un père sadique, pas tellement plus futé que lui, et qu’il avait développé une obsession pour les cochons. Elle trouvait ça bien triste mais elle avait vu tellement pire.
Elle faisait aussi une exception pour « la petite », c’est ainsi qu’elle l’appelait. Bon, elle n’y était plus depuis… Enfin depuis « fort longtemps », ça suffira. « La petite » était différente, sa souffrance était moins camouflée. Et puis, elle l’avait adoptée naturellement, un peu comme si elle savait qui elle était. Bah, sans doute Jan lui avait-il raconté, elle ne savait pas, elles n’en avaient jamais parlé.
Elle se remémora leur première rencontre. C’était le printemps, l’odeur de la verdure lui emplissait le nez et la chaleur du soleil ragaillardi lui chauffait chaque jour un peu plus le visage, même à travers les baies de la salle commune dont on avait entrouvert les carreaux du haut. Comme à son habitude, elle était assise à l’écart, là où la chaleur l’enveloppait le mieux et elle s’occupait à égrener ses souvenirs, à les classer, les répertorier et les lier. Elle aimait bien faire ça.
Complètement absente à l’atmosphère fébrile et bruyante qui régnait dans la salle, elle avait presque sursauté quand « la petite » s’était approchée d’elle. « Pardon, lui avait-elle dit, je peux m’asseoir ici ? C’est qu’il y fait meilleur et puis je n’aime pas leurs regards. » Elle avait presque souri. Si quelqu’un comprenait c’était elle. « Normal, ce sont des fous ma petite, ils ne sont pas dangereux, juste un peu décalés. Tu as raison, ici ça sent meilleur et le soleil nous chauffe bien, assieds-toi. » Ce n’était pas une invitation, c’était presqu’un ordre. En fait, elle avait parlé un peu comme avant. Avant d’être ici, elle était… elle avait une vie en tout cas et on la respectait.
« La petite » s’était assise à sa droite et ne parlait plus. C’était donc une bonne petite, pas bavarde. Elle se félicita mentalement de l’avoir invitée à rester. « Tu es comme moi, tu n’es pas folle. » Contrairement à son habitude, elle avait rompu le silence. « La petite » respira, en jouant avec une mèche de ce qui semblait être une fort impressionnante chevelure. « Je ne sais pas, avait-elle laissé tomber, enfin, si, je crois, ils l’ont dit. » « Mais toi tu sais qu’ils te mentent, non ? » Pour toute réponse elle soupira longuement et ne dit plus rien. Sentant de plus en plus la ressemblance avec elle, elle esquissa alors un vrai sourire, plus vrai qu’elle ne l’avait fait depuis « fort longtemps ». Elle retourna dans ses pensées mais une autre chaleur que celle des rayons du soleil avait commencé insidieusement à la pénétrer.
Ce fut « la petite » qui rompit à nouveau le silence comme si elle avait pris un moment pour rassembler ses idées et aligner ses mots. « Je me suis coupée. En fait, je me coupe souvent, ça fait du bien. » Elle était ensuite partie dans un long monologue, elle lui raconta presque tout, comment son beau-père lui avait fait mal, puis Mateo, ce garçon qu’elle avait connu à l’école, qui lui avait dit qu’il allait la protéger et lui faire du bien. Ensuite sa propre mère qui ne l’avait pas crue et qui l’avait chassée. Bref, une histoire qui ne la surprit pas trop. Elle avait vécu assez longtemps pour savoir que ce genre de mal existait. Non, c’était plutôt la voix de « la petite » qui la touchait. Un peu comme si elle sentait cette distance qu’elle avait mise entre elle et le monde, distance qu’elle connaissait, qu’elle habitait elle-même… Elle avait alors osé la questionner sur ces « coupures » qu’elle avait mentionnées un peu plus tôt. « Oh ça ne fait pas trop mal, lui répondit “la petite” en caressant les cicatrices de son bras. Enfin, si, un peu, mais ça enlève “l’autre douleur”, celle au milieu, mais ils ne comprennent pas… »
Et comment qu’ils ne comprenaient pas ! Elle le savait. « Dès lors que l’on se défend, on est folle », lui avait-elle dit. Mais ils n’ont jamais vécu la vraie douleur et ça se sent.
« La petite » s’était arrêtée, interdite par le sentiment de vécu contenu dans les mots de sa nouvelle amie. Elle n’en saurait pas plus cet après-midi-là. Plus tard, Jan lui raconterait que son amie était une ancienne enseignante, qu’elle ne parlait jamais à personne parce qu’elle se croyait « moins folle » qu’eux. « La petite » en avait de la chance d’avoir pu tirer quelques mots d’elle. Mais, à voir ses orbites vides, tout le monde savait bien qu’il fallait être « folle » pour s’arracher les yeux. On n’a qu’à les fermer si on ne veut plus voir.
Tous les après-midi, elles s’assoyaient ensemble, parfois elles sortaient dans le parc quand il faisait beau. « La petite » admirait la chevelure épaisse de l’ancienne institutrice, elle l’avait même convaincue de se laisser coiffer. On pouvait les voir toutes les deux, silencieuses, « la petite », frêle et pâle, sa longue crinière noire qui tombait sur ses épaules, ses mains qui plongeaient dans les cheveux de son amie, son regard concentré alors qu’elle tentait des fantaisies capillaires. L’autre, celle qui était « moins folle », immobile, la tête bien droite, les mains croisées sur les genoux, un sourire incongru sur son visage abimé.
Un jour elle n’était plus revenue, « la petite ». Elle avait disparu mystérieusement. Enfin, c’est ce qu’elle en avait conclu puisque la veille elle y était, elle lui avait même confié deux ou trois trucs dans une de leurs rares conversations. Le lendemain, après le déjeuner, elle l’avait attendue en vain. Puis les jours passèrent et elle resta seule dans son coin, digne comme toujours mais son sourire s’était effacé. Elle n’avait jamais demandé de ses nouvelles. De toute façon, ils étaient « fous », ils lui auraient raconté n’importe quoi. Il y avait bien Jan qui avait essayé de s’approcher quelques fois mais elle avait tourné la tête et avait fait mine de ne pas le sentir. Il avait fini par repartir, la laissant dans sa solitude, celle qu’elle avait choisie.
Puis, dans sa tête, elle avait inventé une histoire qu’elle se racontait sans cesse. « La petite » était sa fille, celle qu’on lui avait dérobée en pensant qu’elle était folle. Mais elle l’avait retrouvée et c’est certain qu’elle allait revenir. Désormais elle avait une quête secrète. Elle attendait sa fille, les mains sur les genoux, prête à sourire dès qu’elle la sentirait.
