Diptyque 2.7. L’histoire de la photo de Jérôme, par Anitta
Il ne faut jamais mépriser la télévision ni ceux qui la regarde. Et parfois, Maryvonne a de bonnes idées…
Ça a commencé comme ça : cette année-là y avait le Mondial à la télé et Julien tenait absolument à ce qu’on s’achète cette télé grand écran haute définition de 3 mètres de diagonale, vous savez : celle de la pub. J’ai eu beau lui expliquer que nos finances ne nous permettaient pas une telle folie, il m’a quand même traînée chez Darty, c’est bête parce que moi j’aurais préféré m’offrir un vélo, enfin bon, et là je vous explique pas les contorsions pour faire rentrer la bête dans le salon ; mais au bout d’une après-midi, ça y était – restait plus qu’à mettre les bières au frigo, commander les pizzas et espérer que ce bon vieux Zinédine Zidane soit en forme.
Je me suis rendue compte du problème le mois suivant. C’était le son, vous voyez ? Il y avait un petit décalage entre l’image et le son, ce qui faisait que vous entendiez les gens parler avant même qu’ils ouvrent la bouche. L’histoire d’une demi-seconde, peut-être moins. C’était chiant : ça donnait l’impression de voir un film mal doublé. Evidemment, contrat de confiance oblige, on a fait venir le réparateur ; seulement macache, fallait changer le tube et les haut-parleurs et vous pensez bien qu’on n’avait pas les moyens. Ah ça, si je m’étais payée mon vélo, on n’en aurait pas été là !
Ça s’aggravait de jour en jour. En mai, pour le débat entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, c’était très drôle : l’une parlait et c’était l’autre qui bougeait les lèvres. Bon, vous me direz qu’il y avait pas besoin de se payer une télé à 4 000 euros pour voir ça, mais quand même ! Je n’en pouvais plus. Vous regardiez le Tour de France, on vous annonçait qu’Armstrong venait de gagner l’étape, seulement l’image vous le montrait en train de suer toutes les larmes de son corps en bas du col ! Alors vous changiez de chaîne et, là, vous tombiez sur un film de Lelouch et l’intrigue avait tout de suite plus aucun intérêt (oui je sais, là c’est peut-être un mauvais exemple).
A la fin, on la regardait plus du tout. On avait les infos presque une heure à l’avance ! Quand vraiment il y avait un bon programme, on allait chez la voisine. Mais j’aimais pas trop, c’était gênant et puis Maryvonne était tout le temps jalouse de nous. Elle arrêtait pas de nous demander des nouvelles de notre télé. Elle avait tiré une tête de cent pieds de long le jour où on l’avait eue et depuis elle nous balançait chaque fois une pique. « Alors, votre télé ? Combien de décalage, cette fois-ci ? Une heure, une heure et demi ? Ha ha ! C’est marrant, ça : pour un peu, vous pourriez presque connaître les numéros gagnants du loto avant tout le monde ! »…
Voilà, vous savez tout. Je vous écris cette lettre depuis Papeete, où Julien et moi habitons une petite villa de 900 mètres carrés. On a pris la télé avec nous – des fois qu’on apprenne que les gendarmes nous recherchent… Evidemment, Maryvonne a absolument tenu à nous accompagner ; mais ça va, on la voit pas trop, elle habite à l’autre bout de l’île et elle passe son temps à tresser des colliers de fleurs pour les touristes. Bon allez, je vous laisse. C’est l’heure d’aller faire mon loto. Et tenez-vous bien : j’y vais en vélo !
