Diptyque 2.8.  L’histoire de la photo d’Alexandre Tinoco, par Plume fantôme.

 

Grandeur et décadence d’une génération…

– Eh, Nicolas, viens voir là …

– Oh, bonjour Monsieur ! Ça faisait longtemps que l’on s’était pas vu… Pas depuis le moment où je vous ai eu à l’école, je crois …

– Allez, viens, assieds-toi et raconte-moi ce que tu es devenu depuis tout ce temps.

– Oh, vous savez monsieur, moi pas grand-chose, j’ai pas trop bien réussi vous savez.

– Comment ça ? Tu fais quoi comme métier ?

– Moi, je suis boulanger, dans la ville à côté, là bas … Enfin, boulanger, c’est un bien grand mot … C’est moi qui fait le pain pour mon patron qui possède les murs et ne sait même pas ce que c’est que de la farine.

– Et alors ? C’est ça que tu appelles « pas trop bien réussi ». Tu fais le pain des autres. Tu fais un métier dur où tu te lèves tôt le matin pour donner du bonheur à tous. Ton patron te laisse tranquille et te paye à la fin du mois. C’est quand même pas mal, non .

– Oui, bien sûr mais, bon … J’ai du faire des bêtises quelque part, monsieur. Vous savez à l’école, je n’étais pas si mauvais et j’aurais peut-être pu gagner plus d’argent.

– Tu crois vraiment que c’est l’argent qui fait le bonheur ? Enfin, bon … C’est vrai que tu n’étais pas mauvais, juste un peu turbulent. Et tes petits camarades que sont-ils devenus ? Tu crois qu’ils sont plus heureux maintenant ?

– Ça dépend, certains, oui… Certains non …

– Ah, bon ! lesquels ? Comment s’appelait ton grand ami de l’époque, le petit un peu potelé ?

– Alceste ? Ah, et bien lui, il a réussi… Vous ne saviez pas ? Vous ne l’avez jamais vu à la télévision ?

– Dans le poste de télévision ? Qu’est ce que tu me dis là ? Il travaille là-bas ?

– Oui, il a fait un régime, il est maigre comme un coucou et a changé de prénom, parce qu’Alceste, pour la télé, c’était pas vendeur. Mais c’est lui qu’anime la grande émission de 20 h 30, celle avec toutes les jolies filles, vous savez …

– Mon Dieu, c’est vrai… C’est lui… Ah, qu’est-ce qu’il a changé… Ah et bien oui, il a réussi, effectivement …

– Il a même acheté la moitié d’un village pas loin d’ici, dans l’arrière-pays … Vous ne saviez pas ? Quatre vieux mas qu’il fait transformer en villas de grand luxe avec piscine pour ses amis et toutes les filles avec qui ils traînent.

– Ce n’était pourtant pas le plus finaud de la bande… Tu me diras, Nicolas, pour ce qu’il fait dans le poste, c’est pas bien important… Mais bon… Et ce petit camarade avec des lunettes, tout chétif qui était premier de la classe, il est devenu quoi ?

– Eudes, vous voulez dire ? A h, lui, c’est une autre histoire, il a mal tourné… Il est en prison, là.

– Ah, bon, un garçon qui était si doué, si gentil. Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?

– Des études brillantes… Et une carrière dangereuse… Il est devenu directeur d’une grande entreprise, un marchand d’armes, je crois… Et puis, ça a mal tourné… Ils ont inspecté ses comptes et découvert une sorte de caisse noire. Délinquant en col blanc qu’il était. Il jouait avec les comptes pour gagner en bourse et flouer ses ouvriers, corrompait les politiques et tout le toutim.

– Grands dieux. Alors tu vois, tu n’as pas si mal réussi …

– Ça dépend, vous vous rappelez le petit garçon bizarre qui était venu trois mois dans notre classe. Tout blond, étrange, toujours l’air ailleurs.

– Oh, oui, mon Dieu, celui qui dessinait toujours des moutons.

– Oui, lui … Lui il a tourné bizarre. Il est devenu patron d’une boîte de nuit interlope à la capitale … Si vous voyez ce que je veux dire …

– Oh la, non, tu sais, moi … Toutes les choses modernes, les ordinateurs, tout ça …

– Non, monsieur, une boîte de nuit spéciale, La Comête qu’elle s’appelle … On le surnomme la petite princesse maintenant … Et sa discothèque, son nom c’est pas parce qu’on y voit que des têtes auréolées de lumière… Mais plutôt pour tout ce traîne derrière …

– Oh mon Dieu, oui, je comprends …Tu sais quoi, mon petit Nicolas ? Il faudrait pas vieillir …

– Je crois que vous avez raison, Monsieur Le Bouillon.