Diptyque 4.4. L’histoire de la photo de Bladsurb racontée par Samantdi.
Aux premiers moment de leur histoire, Rond de Serviette avait parlé à Bernadette de son fils, Armand. Il allait sur ses 30 ans et avait une fort jolie situation dans une grande entreprise. Un parcours remarquable. Un jeune homme des plus brillants. Bernadette s’en était rengorgée de plaisir. Les succès du fils rejaillissaient sur le père et, par ricochet, venaient l’éclairer à son tour.
Aux premiers moments de leur histoire, elle ne se doutait pas qu’Armand lui ferait battre la semelle devant le parc des Congrès de Sourcelles, un petit matin d’octobre.
Bernadette jetait des regards en biais vers les quelques personnes qui, autour d’elle, consultaient leur téléphone portable ou passaient le temps en attendant que la conférence commence.
Comme ces gens ont l’air normaux ! pensait-elle in petto. Ce monsieur a lunettes a l’air très bien. Peut-être vient-il là à cause de son frère ?
Elle-même regardait par terre. Sans se l’avouer, cela l’aurait ennuyée de croiser une de ses anciennes collègues alors qu’au-dessus de la porte d’entrée du palais des Congrès s’affichait en grandes lettres : DIALOGUE DES PARENTS ET AMIS DES GAYS ET LESBIENNES, et au-dessous : Séminaire national.
Quand Rond de Serviette lui avait parlé de son engagement associatif, Bernadette avait paru intéressée, avec cette pointe de condescendance qu’on rencontre habituellement chez les gens qui ne se sentent pas concernés. Au fil de la conversation, il avait précisé les circonstances de son engagement. La révélation d’Armand, la réaction horrifiée de son épouse, la lente dépression de celle-ci liée au refus d’admettre l’orientation sexuelle de leur fils… et la souffrance de voir naufrager une part de leur vie familiale, basée sur le respect des apparences.
Leur couple n’y avait pas résisté.
Rond de Serviette avait décidé de s’engager pour que leur expérience serve à d’autres, pour permettre à des parents inquiets ou incapables d’admettre la vérité de trouver un lieu de parole et d’écoute.
Bernadette en était restée sans voix.
Elle qui n’avait jamais eu d’enfant se trouvait nantie d’un beau-fils homosexuel !
C’est bien ma veine! pensa-t-elle tout d’abord.
Quel dommage ! pensa-t-elle ensuite, quand elle eut rencontré Armand. Un si beau jeune homme, même pas efféminé… et qui a quand même fait Centrale !
Se sentir dans la norme, est-ce plus important que d’être heureux ? finit-elle par se demander, surprise elle-même de se poser ce genre de questions.
Avec son crâne déplumé et son allure de grand albatros, Rond de Serviette avait un charme tout particulier. Dès qu’il ouvrait les yeux, son regard se posait avec bienveillance sur toute chose, de la molette du grille-pain qu’il réparait (alors qu’elle l’aurait jeté) à la poussette du bébé des voisins, qui encombrait le palier et qu’il rangeait délicatement le long du mur (s’il n’avait tenu qu’à elle, elle l’aurait faite évacuer manu-militari).
C’est peut-être pour cela qu’elle avait proposé de venir le rejoindre dans cette banlieue de la région parisienne où se tenait le séminaire national de l’association Contact.
Elle avait envie d’être à ses côtés et, pour une fois, elle voulait essayer, elle aussi de poser un regard bienveillant sur ce qu’elle ne connaissait pas.
Ce texte n’est pas de pure fiction, il m’a été inspiré par la situation dans laquelle se trouve actuellement un de mes proches qui a bien du mal à accepter la révélation de l’homosexualité de son enfant. L’association Contact existe bel et bien. Merci à Christophe qui m’a donné ses références.
