Clopine écrit sur son blog les lignes suivantes et je m’en voudrais de passer sous silence de tels compliments :
J’aime beaucoup Akynou et son blog Racontars, à cause de la sincérité qui s’en dégage et du talent de sa propriétaire. De sa manière, aussi, de saisir chaque paillette de la vie, chaque moment heureux des vacances ou d’une simple journée comme les autres… Akynou organise aussi, de temps en temps, des jeux littéraires. Avec du retard, voici ce que j’ai écrit pour elle, la règle étant d’intégrer dans le récit les mot « apprendre à finir », « esprit critique », « eau », « bien avant », et « appelez-moi par mon prénom ». J’ai aussi donné à un autre internaute cinq mots ou expressions à inclure, je suis curieuse de savoir ce qui sera fait avec mes propositions !
Mais pour l’instant, et pour Akynou, voici
Pendant toute cette période de sa vie, elle s’était sentie si laide que, forcément, elle l’était bien un peu. Parfois, c’était assez pratique : on ne la voyait pas, elle s’installait au fond des cafés, le serveur ne venait près d’elle qu’après de longues minutes… Mais ce n’était supportable qu’avec le cœur vide. Si elle tombait amoureuse, le sentiment de sa laideur devenait alors aussi brûlant qu’une gerçure au cœur, comme sous l’effet d’une eau glacée.
Et ce fut exactement ce qui arriva quand elle rencontra Julien : elle en fut comme gercée. Tout chez lui lui plaisait. Son grand rire, ses grandes dents blanches, ses grandes mains : un loup, qui ne demandait qu’à dévorer. Elle se mit à vouloir être appétissante et à souffrir de ne point l’être. Bien avant, lui semblait-il, elle n’avait pas eu ce genre de problème, n’hésitant pas à tendre la main si un garçon lui plaisait ; mais le sentiment de son insuffisance la retenait, aussi implacablement qu’une cage.
Ils se voyaient au café de l’Epoque, sans qu’on sache trop de quelle époque il s’agissait ; ils parlaient ensemble littérature et politique. Elle écoutait bien, posait de bonnes questions, pertinentes : elle sentait qu’il aimait discuter avec elle et qu’il tirait profit de leurs longues conversations pour affiner ses convictions. Mais évidemment, il ne s’adressait qu’à son cerveau, lui parlant longuement de Guy Debord, de Kropotkine ou de l’internationale situationniste.
A part cela, c’était un voyou.
Cela ne la dérangeait pas : c’était une sorte de continuité logique, de cohérence avec ce qu’était Julien. On ne l’imaginait certes pas travailler en usine, ou devenir un de ces professeurs qu’il haïssait tant. Elle-même était absolument incapable de voler, d’arnaquer financièrement qui que ce soit, de monter des « plans » ou de fricoter avec des revendeurs de haschich. Mais que Julien, par incapacité à supporter l’ordre social et par conviction politique, fasse ce choix-là, après tout… Il était d’ailleurs remarquablement discret sur ses activités.
Parfois, il venait frapper à sa porte à 4 heures du matin, elle se levait, l’accompagnait en ville. Ils parlaient comme d’habitude philosophie ou littérature, elle adorait voir l’aube grise derrière la cathédrale, se faire offrir le « Paris-Normandie » par les ouvriers chargeant les camions. Elle suivait Julien, jusque dans les laboratoires des boulangeries. Ils demandaient des croissants aux ouvriers, jamais on ne le leur refusait, jamais non plus on ne les faisait payer. Elle disait « merci, Monsieur », l’ouvrier regardait Julien en souriant, se retournait vers elle : « Appelez-moi par mon prénom et si vous repassez par là le matin, demandez jean-Pierre, c’est d’accord ? » Elle acquiesçait, le croissant lui semblait délectable… Mais elle savait aussi que pour Julien, ces promenades par les rues grises, encore embuées, lui permettaient d’échapper aux ombres de ses nuits.
N’empêche qu’en rentrant chez elle, elle avait des crises de larmes, et se haïssait d’être si peu désirable. Elle se regardait dans le miroir, déplorait ce qu’elle y voyait. En vrai, elle ne voulait pas s’aimer : elle voulait que le désir de l’autre, de Julien, supplante son propre dégoût. Mais comment arriver à croire que Julien, un jour, puisse poser ses mains sur elle ?
Elle en arriva, après un ou deux mois, à décider d’arrêter de le fréquenter : apprendre à finir, c’était aussi une manière de faire cesser la souffrance. Surtout que son esprit critique lui soufflait que leur relation était devenue comme une sorte de mensonge : Julien la croyait une camarade intellectuelle, alors qu’elle n’était qu’une sentimentale amoureuse…
L’histoire allait donc finir, quand un matin, Julien, frappa à sa porte, de manière un peu plus pressante que d’habitude. Il avait, lui dit-il, un service à lui demander. Il s’agissait de lui servir d’alibi, si jamais la police venait l’arrêter. Voudrait-elle bien faire un faux témoignage pour lui, affirmer qu’elle était sa maîtresse et qu’il avait passé la nuit chez elle ? Julien, ce matin-là, était un peu essoufflé, ses yeux luisaient encore plus que d’habitude et il penchait son grand corps vers elle, pendant qu’elle le regardait intensément, la tête levée vers lui.
– Je suis d’accord, s’entendit-elle répondre, mais n’est-ce pas dangereux ? Je veux dire, les flics pourront-ils croire vraiment que nous sommes amants ?
Julien partit d’un grand éclat de rire « Ah, ça, ne t’inquiète pas. C’est parfaitement plausible. Pense à tous ces gens qui nous voient ensemble le matin… »
Elle reprit plus bas : « Mais s’il y a des questions précises… »
Il la regarda, du coup, en plissant ses yeux de loup encore plus étroitement, et, se redressant, lui dit « tu as raison, il faudrait… » « Oui, il faudrait… » reprit-elle doucement, pendant que derrière elle, son miroir reflétait leurs deux silhouettes sur le point de s’enlacer. Et toutes les laideurs, toutes les gerçures du monde, cicatrisées, laissaient la place à un désir aussi chaud que les croissants du petit matin, place de la Pucelle, à Rouen, à l’aube des années mille neuf cent quatre-vingt.
