Diptyque 5 – L’histoire de la photo de Tatou. La version de Samantdi

 

 

« Je dois ajouter que ce texte m’a été inspiré par cet article de Libé, mais aussi par le texte d’Alice et même celui d’Obni ! »

 

Ma petite fille, qu’il me disait toujours, ne te fais donc pas remarquer… La discrétion est la qualité la plus appréciée chez une femme. Ah, il avait raison, mon père, et j’ai suivi ses conseils. A 78 ans, toujours célibataire, je garde bon pied bon œil et heureusement, parce qu’il m’en faut avec tout ce que je vais devoir supporter ces prochains jours… Quel touin-touin ! Jamais je n’aurais cru que ça tomberait sur nous, mais allez, plif-plaf zim-boum en avant la musique…

Quand l’hôpital a appelé, ça m’a fait quelque chose, pourtant on peut pas dire que je m’y attendais pas, ça non, ce serait mentir. C’est le jeune infirmier qui a appelé, Loïc, il est bien mignon et aimable ce jeune, très doux pour un garçon, bien élevé. Mais quand même, ça m’a fait un choc.

– Mademoiselle Le Gouinec, j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre… Votre pauvre papa est passé de vie à trépas, il a traversé le Styx, son âme s’est envolée au Paradis.
– Vous fatiguez pas, je m’y attendais quand même un peu. Depuis ses cent-dix-sept ans, il n’avait plus le même allant, non, il avait baissé mon pauvre père, je craignais bien qu’il n’arrive pas à ses cent-dix-huit…
– Mais dites-moi Mademoiselle Le Gouinec, êtes-vous prête?
– Prête à quoi?
– A tsin-tsouin badaboum tralala… La grande bringue, la java, the Big Bazar, YMCA…
– Je vous fiche mon billet si je comprends quelque chose à ce galimatias, mon petit Loïc !?
– Les Obsèques Nationales !
– Oh merde, j’avais oublié ça !
– Félicien Le Gouinec est notre dernier poilu et à ce titre, il va avoir droit à la grande parade ! Le Ministère a été prévenu, un conseiller va vous téléphoner mais il faut quand même prévoir deux-trois bricoles et une tenue !
– Mon Dieu Mon Dieu !
– Mon Dieu, oui, il faut aller voir le curé Mademoiselle le Gouinec, ils vont vous faire une jolie messe comme on les aime en Bretagne. – Pensez donc, mon pauvre père était mécréant ! Il avait même emprunté le logo de Veuve Tarquine « Blog sans dieu » pour en faire faire une réplique en granit à poser sur le caveau le jour de son enterrement : « Tombeau sans dieu »… Alors le curé…
– C’est quand même le dernier poilu, une gloire nationale ! Il a droit à des Obsèques Nationales, on ne va quand même pas renoncer à une belle messe chantée sous prétexte qu’il était mécréant. C’est une histoire de mode, tout ça. C’est démodé d’être mécréant de nos jours, nous sommes au XXIème siècle, siècle de la spiritualité, n’est-ce pas Mademoiselle Le Gouinec?
– C’est vrai…
– Et puis, entre nous, ça peut pas lui faire de mal, hein, si ça lui fait pas du bien…
– Ah ça ! Vous avez raison. D’ailleurs, si on va par là, mon pauvre père était antimilitariste, il n’aimait pas les commémorations, ces trucs d’Anciens Combattants, il était contre tout ça…
– Quand même, des Obsèques Nationales ! Un tel honneur, ça ne se refuse pas… D’ailleurs FR3 vient filmer le funérarium à 15 heures et je vais y être, pour mettre un peu de mouvement, parce qu’ils ont peur que ce soit un peu trop statique…
– Oh, vous allez passer à la télé ?
– Oui. Mais j’y pense, si vous veniez avec moi ?
– Ma foi…
– Une occasion pareille, on ne va quand même pas cracher dessus! Comme dit Andy Wharol, chacun a droit à son quart d’heure de célébrité ! Et votre tour est venu, Mademoiselle le Gouinec ! Il faut se faire plaisir, hein, vous croyez pas?

J’entendais le jeune infirmier qui riait. Ma foi, il n’a pas tort. C’est vrai qu’à 78 ans, si j’ai hérité de l’excellent patrimoine génétique de mon père, j’ai encore quarante ans devant moi, il est temps que je fasse de nouvelles expériences.
Du coup, je suis partie aussi sec voir le curé.
Je me suis dirigée vers l’église en me disant que peut-être, je mettrais une robe rose. J’ai toujours aimé cette couleur mais Papa n’aimait pas que je la porte. Il avait de ces idées, mon pauvre Papa ! La reine d’Angleterre en mettait souvent, de jolies robes roses. Et un chapeau, il me faudra un chapeau ! Avec une plume! Et le coiffeur? Je vais me faire teindre en brune, ce sera joli avec le rose…

Vite vite ! Hâtons le pas, l’avenir n’attend pas !