Diptyque 4.2. L’histoire de la photo de Ali Baba par Lyjazz
Comme souvent à cette période, puisqu’on habitait encore chez nos parents, on se retrouvait le samedi dans un restau sans prétention, un routier, un endroit familial qui sentait à la fois l’anis de l’apéritif appelé « jaune », le tabac qui imprégnait tous les tissus et ma peau très rapidement, l’odeur sucrée et écoeurante des alcools sirupeux servis au digestif, mêlées à celle, plus âcre et acide de la piquette rouge servie à table et enfin l’amertume du café dont les volutes de fumées se mélangeaient, en plus blanches, à celles, jaunes, des cigarettes. Ça, c’était pour les boissons : le tout dans le désordre du service puisque chaque tablée en était à un plat et donc une boisson différente, et que le chemin pour atteindre la table passait forcément devant le bar.
En entrant on était aussi enveloppé par l’odeur du repas qui cuisait : garbure, viande de porc, de bœuf ou de veau cuite en ragout ou panée, légumes en garniture qui n’étaient souvent qu’un fagot de haricots verts pour faire de la couleur sur l’assiette de patates revenues dans l’huile ou le beurre jusqu’à atteindre sa couleur caramel et jaune caractéristique. Une serveuse passait et mettait sous mon nez incommodé déjà les charcuteries de la région qui me sont aussi indigestes au goût qu’à l’odeur, ou bien les trois quartiers de tomates qui baignaient dans une vinaigrette trop vinaigrée appelés « crudités ». Une autre amenait les fromages de la région, vache et brebis, forts en goût autant qu’en odeur, qui appellent le vin, le bon pain de campagne au levain à la mie acide, ou encore la confiture de cerise noires.
Enfin le dessert était le seul à ne pas sentir, puisqu’il consistait souvent en une crème glacée, s’il était commandé : souvent les convives se contentaient du fromage pour finir leur repas, se concentraient plutôt sur le digestif à choisir ensuite… Armagnac à réchauffer entre les mains pour les uns, alcools sucrés pour d’autres.
Dès l’ouverture de la porte, cet antre m’assaillait d’odeurs et donc de souvenirs d’autres fêtes, d’autres soirées.
On allait donc rejoindre les copains, d’abord au bar pour un ou deux apéritifs, quelques blagues, nouvelles et chansons, écoutées d’abord.
Puis on s’installait à la table réservée, nappe à carreaux rouges et blancs, serviettes blanches et couvert inox ordinaires.
Le repas était pour moi tout à fait accessoire : je ne venais pas pour manger des mets choisis et goûteux, sortant de l’ordinaire. J’étais là pour passer la soirée avec mon amoureux, des copains, partager un moment de convivialité, participer à la vie sociale.
J’étais toujours un peu décalée, interloquée, sur la défensive, trop intellectuelle et cérébrale pour l’assemblée, pas assez dans l’instant et le partage.
Sauf quand, à la fin du repas, on entonnait les chansons de Brassens, Piaf, Brel, et que je me sentais bien, faisant partie de l’humanité tout entière puisque j’étais DANS le groupe, dans la douce griserie de mon armagnac et dans l’attente de moments tendres après, en tête à tête …
