Ce texte est ma participation au Jeu Des Titres d’Akynou (sur une idée d’un récit d’Asimov dont le titre je ne me souviens pas).

Le texte devait comporter entre 2 500 et 3 000 caractères (il en a 2989) et je devais placer dans mon texte ces cinq titres proposés par Laure de Kuala et moi :


  • Femmes au bord de la crise de nerfs (film d’Almodóvar)
  • L’amour au temps du choléra (roman de García Márquez)

  • Meurtre mystérieux à Manhattan (film de Woody Allen)
-
  • Sonatine (film de Takeshi Kitano, je crois)
  • Le chat du rabbin (BD de Joann Sfar, que je ne connaissais pas)

Merci donc à Akynou, à Laure et à Asimov !

Lorsque nous posâmes notre vaisseau sur cette planète et que nous en descendîmes, nous n’étions que trois femmes au bord de la crise de nerfs. Moi en particulier, proche de la cinquantaine et donc plus très jeune, mal dans ma peau, j’essayais encore de chercher ma place dans l’univers: je ne l’avais pas encore trouvée malgré mon expérience et mes capacités.

J’étais spécialiste en cryptographie et langages artificiels et on comptait sur moi au cas où nous rencontrassions des aliens – et ce fut bien le cas. Au début, nous trouvâmes les indigènes répugnants, et incompréhensibles malgré mes efforts. Le travail de mes jeunes collègues était moins frustrant : So était chargée de la géologie et Ming des aspects biologiques et médicaux de la mission.

Les aliens étaient pacifiques et avaient compris que notre expédition l’était aussi. Ils nommèrent une équipe de scientifiques qui se mirent à travailler au coude à coude avec nous, avec pour but notre compréhension mutuelle.

Au bout de quelques semaines, nous avions mis au point un performant système de  traduction entre notre langage et celui des aliens. So, Ming et moi, on avait un peu l’impression d’avoir déchiffré enfin  les propos du chat du rabbin : des miaulements devenus enfin des paroles!

Grâce à notre système, nous pûmes commencer à collaborer avec les scientifiques locaux pour résoudre un des leurs principaux problèmes : une épidémie de choléra qui sévissait dans une des îles les plus peuplées, dont le nom, d’après notre transcription, sonnait à peu près comme Manhattan.

Et l’impensable eut lieu. À force de côtoyer les aliens, de parler interminablement avec eux sur tout et rien, je finis par les trouver agréables et je tombais amoureuse de l’un d’entre eux qui était, comme moi, linguiste cryptographe. Comprenez-moi bien, non seulement de façon platonique mais aussi, à ma grande surprise, je le désirais. Je désirais cet être poilu aux extrémités invraisemblables, dont la tête était parsemée d’innombrables trous, poilus eux aussi, qui avaient pourtant des fonctions semblables à celles de nos yeux, nos oreilles, nos narines ou aux pores de notre peau. Et le plus beau, ce qui me rendait infiniment heureuse, c’est que lui m’aimait et me désirait, bien que lui aussi, il m’eût trouvée répulsive au début.

Comme disait Ming, c’était l’amour au temps du choléra, ce qui d’ailleurs lui faisait un peu peur : à cause de la contagion inter espèces mais aussi parce qu’on comprenait mal le système reproductif des aliens et on ignorait si j’en pouvais tomber enceinte.

Chaque soir, on se réunissait tous les deux dans son labo, dont les fenêtres donnaient vers la côte Ouest, et on jouait une Sonatine qu’on improvisait en regardant, ébahis, les ravissants couchers de soleil.

Je fus heureuse pendant le temps fugace d’un éclair parce que cela ne dura pas. On nous accusa, So, Ming et moi, d’un mystérieux meurtre à Manhattan : un des aliens chargés d’étudier notre biologie fut trouvé mort dans son bureau un matin à l’aube. Nous avions oublié que l’univers est mesquin et que nos différences physiques nous rendaient automatiquement suspectes: dans ce monde uniforme de peaux roses et brunes et poilues, nos peaux vertes et lisses recouvertes de ventouses, nos huit extrémités palmipèdes, les yeux pendants au bout de nos antennes et notre condition de femmes ovipares, nous présentaient comme les coupables indéniables.

Avec une douleur infinie, nous reprîmes notre vaisseau spatial et quittâmes Manhattan et la Terre, en direction de notre planète d’origine.