Diptyque 4.2.L’histoire de la photo d’Akynou et la photo qui illustre le texte de Luciole par Pablo qui est trop fort, parce qu’il a fait de son diptyque un seul tableau. Et quel tableau ! C’est, de plus, une version bilingue, français/espagnol…
Quand j’ai regardé la photo qu’Akynou a proposé l’autre jour pour son jeu du Diptyque, je n’ai pas tout de suite reconnu l’homme allongé sur le trottoir qu’elle avait photographié il y a un an :
Compte tenu des variations saisonnières (photo d’Akynou, Some Rights Reserved, 2007)
C’est seulement après la lecture de la deuxième partie de son jeu – le texte suivant de Luciole qu’il fallait illustrer – que j’ai commencé à reconnaître certaines sensations :
Dans un léger délire ouaté de petite fièvre, de celle qui ne vous clous pas au lit, de celle qui vous donne juste cette vague impression que tout est un peu plus loin que d’habitude ; dans un léger délire ouaté, donc, je comate…
1. (*) Parce que c’est exactement comme ça qu’avait commencé pour moi cette journée de fin août d’il y a un an : par ce même léger délire ouaté devant mon ordinateur, allongé par terre dans mon salon, tel que je m’étais endormi un peu avant l’aube, épuisé de fatigue et de sommeil.
2. En me réveillant, je me suis préparé un grand café au lait bien sucré. Lorsque j’ai vu mon reflet sur la tasse (qui imitait une des plaques en titane du Guggenheim de Bilbao, où je l’avais achetée en 2006), je ne me suis pas reconnu tout de suite : ce n’était pas tout à fait à cause de la distorsion, j’ai ressenti plutôt une dissociation entre moi et mon image – mais je l’ai attribuée à la fatigue et à la fièvre qui commençait.
3. Pour prendre un peu l’air et essayer de me dégager de mon malaise, je suis sorti courir quelques kilomètres dans mon quartier. À chaque fois que j’apercevais mon reflet sur les vitrines, j’ai eu une désagréable sensation, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui courait de façon plus légère et sans doute plus élégante.
4. En prenant plus tard le métro, j’ai eu la conviction que les portes et les fenêtres des wagons avaient de plus en plus de mal à refléter mon image, contrairement à celle des autres passagers ; que mon reflet devenait évanescent.
5. Un peu inquiet, je suis remonté à la surface et je me suis regardé dans une vitrine : mon reflet se scindait en deux d’une façon qui m’était complètement incompréhensible. Je me suis dit alors que la fièvre était probablement en train d’augmenter et que je ferais mieux de rentrer à la maison au plus vite.
6. Quelques cachets d’aspirine et un après-midi de travail frénétique m’ont fait oublier mes délires de la matinée. Je suis sorti me promener, insouciant. Et ça m’a amusé de voir de nouveau mon reflet (net, limpide, bien dessiné) sur un bâtiment dont la façade était tout en verre… jusqu’au moment où j’ai réalisé avec effarement que le reflet du parc qu’on voyait sur les vitres n’avait rien à voir avec les grands bâtiments gris qui étaient derrière moi, de l’autre côté de la rue.
Photo manquante
Je me souviens d’avoir erré longtemps dans des quartiers que je ne connaissais pas, ou que je ne reconnaissais pas en tout cas, épris d’un délire fébrile, comme si je faisais partie du cauchemar de quelqu’un qui n’arrivait pas à se réveiller. Je me souviens vaguement que je me demandais si je ne serais pas devenu invisible et que seulement les miroirs me rendaient une sorte de visibilité ; si mon reflet n’aurait pas traversé le miroir et qu’il menait à présent une vie complètement différente et indépendante de la mienne ; ou si, au contraire, il n’aurait pas échangé son existence contre la mienne et que c’était moi qui était de l’autre côté… : des hypothèses comme ça, plus farfelues les unes que les autres.
7.- Je me souviens vaguement aussi de m’être couché à un certain moment dans la rue, à même le sol, mort de fatigue et hanté par mes hallucinations.
En regardant de plus près la photo d’Akynou (cliquez sur ce lien pour vous en convaincre vous aussi), j’ai découvert avec stupéfaction que c’est moi qu’elle a photographié à Paris en bas de chez elle, il y a un an !
8.- Mais ce qui est encore plus stupéfiant, c’est que ma femme m’a photographié aussi, ce même après-midi là, en bas de chez nous, à Madrid…
9.- La seule chose dont je me rappelle bien, pourtant, est la suivante : le lendemain, quand je me suis réveillé, j’étais allongé par terre dans mon salon, chez moi, dans un léger délire ouaté de petite fièvre, et que je comatais devant mon écran…
(C’est vrai que, depuis un an, j’ai souvent l’impression de mener deux vies à la fois, comme si j’avais un double ailleurs qui ferait et qui dirait les mêmes choses que moi, presque mot pour mot : dans une autre langue, mais exactement au même instant… Lorsque j’interroge les miroirs, mon reflet, pourtant, est toujours là).
(*) La numérotation des paragraphes correspond aux « photogrammes » qui constituent la deuxième image de ce billet.
Ce billet est une fiction et constitue ma participation aux deux parties à la fois de la première session de la quatrième saison du Diptyque d’Akynou.Toutes les photos qui font partie de la deuxième image (sauf évidemment la numéro 7) qui illustre ce billet, sont des autoportraits réalisés exprès pour ce jeu les 16, 17 et 18 septembre 2008 : © New Solitude News.
(Pour la version espagnole, rendez-vous sur le blog de Pablo, NDLR)
Le mercredi 24 septembre 2008, 22:33 par samantdi
Waouh, Pablo, impressionnant ! Chapeau !

