Diptyque 3.1. L’histoire de la photo de Rh.P par Orpheus

 

Délestage en bord de mer…

« Mais tiens ta droite bon sang. Tu crois quoi toi, qu’il faut régler la ligne blanche au milieu de la voiture? (…) Au prix du permis, moi, j’dis, rapport qualité prix : cher, très cher! (…) Tu sais aussi, quand le moteur fait ce bruit-là, ça peut vouloir dire qu’il est temps de passer la quatrième. (…) Ta droite, ta droite! Y a un camion qui arrive en face, tu veux nous tuer? Ah, si j’étais pas plâtré, j’te collerai une baigne! (…) C’est pas pour rien qu’on dit ’Femme au volant, mort au tournant !’ Le chromosome Y, c’est celui de la conduite! (…) Tu m’en veux si j’allume les feux de détresse pendant que tu conduis? (…) Tiens ta droite! (…) Je sais, il y a longtemps que tu n’as pas vu la mer. Mais moi, c’est ma mère que j’veux revoir avant de mourir. Donc les yeux, un peu plus sur la route, et un peu moins sur le paysage, s’il te plait (…) Il parait qu’il y a des hommes qui arrivent à dormir pendant que leurs femmes conduisent. J’sais pas comment ils font (…) Moins à droite! Ben pourquoi tu mets ton clignotant. Non, on ne va pas prendre l’autostoppeur. T’es gentille, ma mort sur la conscience ne te suffit pas, tu veux le tuer aussi? Allez, roule! (…) J’en viens à me demander si t’aurais pas couché pour le décrocher ton papier rose. Ah ben non, j’suis bête, ça n’aurait pas aidé non plus (…) Attention, ça se fête ma chérie! En 384 kilomètres, c’est la troisième voiture que tu t’apprêtes à doubler. Pardon, la deuxième, tu as changé d’avis pour une. Un petit coup d’œil dans le rétro quand tu déboîtes, c’est pas un luxe, merci (…) Remets-toi bien à droite maintenant (…) J’vais téléphoner à maman. A c’t’heure, elle doit être à l’église. Un cierge peut pas nous faire de mal. (…) Chut. Tais-toi et regarde la route! (…) Ta droite, bordel! (…)

C’est quoi là-bas? Une pissotière sur la plage? Clignotant. A droite, le cligno! Faut que je change l’eau du poisson. Freine, rétrograde (…) L’avantage quand on calle, c’est qu’il n’y a plus à couper le moteur. Le frein à main. C’est pas pour les chiens. T’as un magazine? J’vais en profiter pour faire la grosse vidange (…) »

Elle le regardait s’éloigner. Tout en lui la répugnait. Jusqu’à sa démarche chaotique et hasardeuse dans le sable. Douze ans. Comment avait-elle pu rester si longtemps avec cet homme? Matin, midi et soir, il la rabrouait. De guerre lasse, elle avait fini par ne plus répondre. Et lui la provoquait davantage pour qu’elle réagisse.

Quelques pas dans le sable la détendrait. Elle ôta ses chaussures pour mieux apprécier le contact du sol sous ses pieds. Un sourire illumina son visage. Elle se pencha pour ramasser un gros feutre orange et un filin de fer abandonnés là. Elle flottait maintenant en direction du petit cabanon. En silence, elle fit un nœud avec le morceau de fer autour de la poignée pour condamner l’ouverture de la porte. Elle renforça son dispositif avec un râteau trouvé là. Elle griffonnait maintenant un message sur la cloison.

« En grève ! »

En plus de signifier son ras-le-bol, cela devrait également dissuader d’autres automobilistes de s’arrêter…

Elle n’avait été si heureuse et légère depuis une éternité.

Contact, accélérateur, clignotant, rétro, embrayage, première, accélérateur, demi-tour, accélérateur, embrayage, seconde. Mince, le frein à main…

Et si l’autostoppeur était toujours là?