Diptyque 4.2. L’histoire de la photo de Ali Baba par Akynou
A demi allongée sur la méridienne installée dans son arrière-boutique, Marie se reposait. Elle avait charrié les cartons de ses commandes toute la matinée et cela faisait beaucoup pour son corps plus tout jeune. Enfin, plus aussi jeune. La clochette de la porte résonna, elle soupira et se leva. C’était des employés de la ville de Paris qui venaient déposer quelques mètres de papier tissé qui devaient servir lors de la commémoration du méridien de Paris, quelques jours plus tard, le 14 juillet.
De nos jours, on ne jure que par Greenwitch. On ignore même qu’il n’a pas été toujours la référence. Jusqu’en 1884, le méridien 0 était celui de Paris, une ligne qui passe par le centre de l’Observatoire de Paris et traverse la France du nord au sud, sensiblement de Dunkerque à Perpignan. La « méridienne » de France est constituée de l’ensemble des éléments déterminant la position géographique du méridien de Paris sur le territoire national. Son tracé, effectué par le père et le fils Cassini, de 1669 à 1712, revérifié par Delambre et Méchain en 1792 et 1798, soit en pleine Révolution, est une véritable fresque picaresque et scientifique.
Mais en 2000, plus personne ne connaissait cette histoire qui valait pourtant une commémoration. Dans les festivités devant célébrer le changement de siècle, un dénommé Chemetov eu l’idée de remettre la Méridienne à l’honneur en plantant des arbres tout son long, le gouvernement décida d’une grande fête, un pique nique géant, qui traverserait la France de part en part, le long de la ligne verte, le 14 juillet.
L’idée amusait Marie. Elle imaginait une allée d’arbres séparant la capitale du nord au sud comme la Seine le faisait mais d’Est en Ouest. Elle regardait, dans des reportages à la télé, des communes qui rivalisaient d’idées pour marquer cette commémoration. Elles fournissaient les tables et les chaises et les pique-niqueurs, leur repas et les couverts. L’Etat français offrait la nappe, le fameux papier tissé, un vichy rouge et blanc, ponctué ça et là du logo bleu de l’événement. Cette même nappe que des employés municipaux venaient de déposer chez Marie. Car, comme par hasard, la Méridienne passait dans sa rue, juste devant sa vitrine de vêtements de danse.
Habituellement, les jours fériés, et le 14 juillet ne dérogeait pas à la règle, Marie restait cloîtrée chez elle et ne venait pas à la boutique. Cela n’avait pas toujours été le cas, mais depuis le mariage de son fils, son dernier enfant, elle n’avait plus le goût de bouger. Pourtant, en regardant le Vichy rouge, elle se dit qu’elle allait peut-être participer, pour une fois. L’histoire lui tendait les bras, cela aurait été idiot de ne pas en profiter. Elle se surpris même, entre deux commandes à préparer pour la rentrée suivante au conservatoire, à imaginer un panier de pique-nique rempli de bonnes choses qu’elle pourrait partager avec ses voisins de table. Elle secoua la tête, amusée. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas été aussi excitée. Cette méridienne qui traversait sa vie était une occasion inespérée de rompre sa solitude, ne serait-ce qu’une journée.
La fête fut belle, au-delà de ses espérance. Le temps était beau, ce qui n’est pas toujours évident à Paris la première quinzaine de juillet. Les tables avaient été déposées dans la nuit et montées à l’aube, une fois la circulation coupée. Des pots de fleurs avaient été déposés un peu partout, dessinant la méridienne verte de Paul Chemetov. Marie sortit alors les rouleaux de nappe et aida à dresser les tables. Les voisins s’interpellaient d’une porte l’autre, les enfants couraient dans tous les sens. Pour une fois, la rue était à eux et l’air, léger comme une bulle de Perrier, leur mettait du rose aux joues.
Les premiers convives arrivèrent, avec des paniers emplis de victuailles, de bouteilles de vin, d’eau et de sodas. Les paquets de chips, comme les bouteilles, passaient de main en main. Marie pris place au milieu de familles chargées d’enfants. Elle avait reconnu une des petites danseuses qui avait acheté son tutu chez elle. Elle lui demanda si l’année s’était bien passé, si elle avait fait un beau spectacle. La fillette lui souriait, ravie qu’on s’intéressa à elle.
Sa mère, installée près de la commerçante était enceinte jusqu’au yeux. « Et pourtant, souriait-elle, ce n’est que pour septembre. Je suis énorme, une vraie baleine en passe de s’échouer sur la grève… » Elles se firent la conversation, se racontèrent un peu. Enfin, Marie surtout. Elles se souvint de ses années de danse, des spectacles et des tournées. Puis son mariage, les enfants, et cette boutique qui lui était devenu un viatique nécessaire pour ne pas se couper du milieu puis incontournable quand elle devint veuve.
Des touristes passèrent, la mine héberluée devant ces Parisiens qui ripaillaient en pleine rue. Ils furent rapidement invités, installés, nourris, gavés. « Paris est vraiment une fête », disaient-ils les yeux brillants. Des voisins apportèrent qui une guitare, qui un violon, qui un tambour et l’on se mit bientôt à danser. Mais vers 16 heures, le ciel vira au noir. L’orage menaçait. Alors Marie proposa d’ouvrir sa boutique et d’abriter ceux qui le voulaient bien. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, deux tables furent déménagées, toutes deux couvertes du Vichy rouge.
La fête continua toute la fin de la journée au milieu des tutus et des académiques de toutes les couleurs. Et se prolongea tard dans la nuit. Et quand on décida de rentrer, chacun proposa à Marie de l’aider à ranger. C’est ainsi qu’ils furent une bonne dizaine à nettoyer sa boutique qui n’avait sans doute jamais vu autant de monde à la fois.
Les dernières à partir, et seulement après la promesse qu’on se reverrait pour des visites et des promenades, et pourquoi pas des sorties au ballet, furent la femme enceinte et ses deux fillettes.
Elle se revoient, effectivement, souvent, en voisines, en amies aussi. Et puis Marie à ajouté une activité à sa boutique. Elle y expose des photos de la ville prises par des voisins, des tableaux peints par Isabelle, sa nouvelle amie, des sculptures, des aquarelles… Et chaque vernissage est l’occasion d’une nouvelle fête.
Marie a changé de vie. Pour son plus grand bonheur. Ce changement, elle le célèbre chaque jour en sortant, au moment de déjeuner, un morceau de nappe en papier tissé. Une nappe de vichy rouge et blanc sur la quelle elle dispose son couteau et sa fourchette. Puis l’assiette qu’elle a fait chauffer au micro-onde. Et dans le silence de sa boutique, Marie déjeune en souriant.
