Le diptyque 2.3. L’histoire de la photo d’Akynou par Lou
Quand pleure la clown…
Le pavé était frais.
Mais ce n’était rien à comparer avec la froideur des regards qu’elle allait croiser quand elle se relèverait et qu’elle ferait face à son public. Quel public ?
Deux ou trois badauds attardés qui l’observeraient avec un brin de curiosité dégoûtée. Amuseur de rue… Quelle sorte de métier était-ce ? Qui pouvait encore aujourd’hui faire ce choix ? Quelque artiste illusionné en mal de découverte ? Mais pour être reconnu il fallait d’abord avoir du talent. Il ne suffisait pas de revêtir un uniforme ridicule avec un nez encore plus ridicule en faisant semblant de jouer du clairon. Et ces pirouettes maladroites. Personne ne riait plus de ces fausses chutes ou de ces grimaces feintes. Il y avait bien mieux à la télé.
Toutes ces sombres pensées qui tourbillonnaient dans sa tête prolongeaient l’attente des badauds. Elle les sentait déjà hausser les épaules et détourner leur attention mais elle n’y pouvait rien. C’était de plus en plus difficile de faire le clown au sens propre dans ce monde de tarés. Ses larmes n’étaient pas loin mais il n’était pas question qu’elle les laisse couler sur son maquillage qu’elle avait tant de soins à étaler.
Soudain elle sentit qu’on s’approchait d’elle et instinctivement, comme pour protéger les quelques sous qu’on avait lancé dans son chapeau, elle tourna la tête ; c’était un petit garçon, 7 ou 8 ans d’après son allure. Il se pencha vers elle et l’observa gravement.
« Maman, le clown pleure, pour vrai ! » s’était-il écrié. Elle se rendit compte que ses larmes avaient coulé sans qu’elle en soit consciente. Mal à l’aise, elle eut le réflexe de s’essuyer, ce qui lui donna immédiatement l’air d’une balafrée. C’en était assez, elle trouverait un vrai métier, c’était décidé. Puis elle s’assit sur le pavé.
C’est à ce moment-là qu’elle s’aperçut que pour la première fois on faisait presque foule autour d’elle. Jamais elle ne s’était sentie aussi regardée. Des dizaines de badauds l’entouraient et se serraient autour d’elle.
Elle comprit brusquement dans cet instant qu’il valait mieux souffrir pour être reconnue. Ce fut le commencement d’une autre vie.
