C’est un jeu que j’avais lancé là
Sybille n’a pas de blog, elle m’a donc courriélé cette petite nouvelle.
La liste qui lui fut échue était la suivante :
Manon des sources
L’œuvre de Dieu, la part du diable
Le Dieu des petits riens
Talahue
Journal à quatre mains
Tout y est.
Et avec 2900 signes elle est pil poil dans les cordes. Et comme Janu, ça parle bien de vacances.
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J’avais décidé cet été-là de m’isoler. De ne voir et de ne prévoir de voir, personne. J’avais du mal à me concentrer sur l’écriture de ce roman que je voulais terminer et je prenais comme prétexte n’importe quelle rencontre, déjeuner, visite, rendez-vous ou autre obligation, pour ne pas m’y plonger. Si je n’avais aucune tentation, ce serait plus simple et je ressentirais très vite la satisfaction qu’offre l’écriture dans les grands moments de solitude.
J’avais loué pour plus d’un mois une petite maison de pierre au fin fond de la Dordogne. Eloignée de toute commodité, complètement isolée, elle n’avait trouvé preneur alors qu’elle était exactement ce que je recherchais.
Après avoir quitté Paris et roulé une bonne partie de la journée, j’étais arrivé en fin d’après-midi pour m’y installer. J’avais récupéré la clef chez une vieille dame dans le village voisin. C’était une vieille grande clef en fer comme on n’en fait plus, d’où pendait, attachée par une cordelette, une étiquette de bois usée. « Talahue », y était gravé, et ce nom m’intrigua, comme il m’intrigua de nouveau quand je le vis inscrit au-dessus de la porte de la petite maison. C’était sans doute parce qu’il ne m’évoquait rien qu’il avait retenu un instant mon attention.
Je ne fus pas déçu par ma petite bicoque, ancrée dans la verdure et le silence, qui surplombait sereinement une vallée inhabitée. J’étais si bien ici que très vite je me sentis le Dieu des petits riens, des petites choses insignifiantes qui rendent la vie tellement délicieuse. Ne plus se raser, ne pas s’habiller, marcher nu pieds, ne se doucher que très tard dans la journée, s’endormir à n’importe quel moment dans l’herbe fraîche sous un pommier, ne pas manger, grignoter seulement, rêver, lire, et ressentir enfin, vraiment, le besoin, la nécessité d’écrire.
J’étais là depuis dix jours environ, je ne sais pas exactement, j’avais un peu perdu la notion du temps et c’était bien, quand je fus surpris, dérangé presque, par un charmant spectacle. J’étais assis devant la maison, sur un petit banc de pierre, je buvais un café, j’alignais quelques mots, et en bas, tout au creux de la vallée, une jeune femme en robe plus que légère, telle Manon des sources, se trempait les pieds dans le ruisseau. Interloqué, me demandant même si je n’étais pas soudain victime d’une hallucination, je cherchai en vain d’où avait pu surgir cette créature qui venait troubler ma retraite. Avais-je bougé, avais-je tourné la tête, avais-je pensé trop fort ? L’œuvre de Dieu, à moins que ce ne fût la part du diable, me repéra et de loin posa sur moi son regard. Je n’osai plus bouger. J’attendis qu’elle poursuive son chemin. Mais cela aurait été trop simple. Très vite je compris qu’elle entreprenait de gravir la colline pour me rejoindre.
Je vous passe les détails.
Mes vacances n’ont pas eu de fin.
Depuis ce jour, dans les draps rêches du lit que protège le toit de Talahue, nous écrivons un journal à quatre mains.
