Diptyque 4.5. L’histoire de la photo de Jérôme racontée par Pablo.
– Oui, ces souliers italiens sont bien les siens, pas de doute, mais… ce n’est pas elle, dis-je.
– Comment ça, Feynman ? Vous êtes sûr que ce n’est pas Lisa Higgs ? s’étonna Akynou à l’autre bout du téléphone.
– Complètement. Vous avez tué quelqu’un d’autre. Dommage car, à ce que je vois, elle est morte d’une façon plutôt artistique. On dirait une chanteuse d’opéra en train de jouer… Comment avez-vous fait pour la photographier en même temps que vous tiriez la balle direct au cœur ?
– Écoutez, pour commencer, ce n’est pas « nous » qui avons tué cette dame, Mme Higgs ou pas. Ni moi ni mes hommes, mais un agent de l’AISE, l’Agenzia Informazioni e Sicurezza Esterna, les services secrets italiens. C’est vrai que deux de mes hommes la suivaient de près : l’agent Bladsurb, que vous avez peut-être reconnu sur l’image, qui s’en est tiré tout de suite après le coup de feu, et celui qui l’a photographiée et qui n’était pas loin de l’agent italien… En tout cas, nous n’avions aucune intention de la tuer.
– Et pourquoi les italiens voudraient-ils se débarrasser de Mme Higgs ?
– Voyons, Feynman, elle en savait trop ! Elle avait longtemps travaillé à Pise comme responsable du Centre de Calcul de EGO, l’European Gravitational Observatory, le projet franco-italien d’interféromètre destiné à vérifier l’existence des ondes gravitationnelles prédites par la relativité générale (ainsi que l’existence des gravitons postulés par les théories quantiques actuelles)… Après, comme vous le savez, Lisa Higgs est venue diriger le système informatique qui assure le traitement de données du LHC à Genève, censé rechercher un boson dont l’existence confirmerait le modèle standard de la physique des particules… Il y a des enjeux énormes dans ces projets, et non seulement scientifiques, mais surtout économiques, vous vous en doutez bien : les quantités d’argent impliquées sont faramineuses ! Or, ces derniers temps Lisa Higgs était convaincue que ces projets (tout comme leurs homologues américains : l’interféromètre LIGO, ainsi que Tevatron, l’accélérateur de particules du Fermilab) sont un leurre et elle en aurait des preuves paraît-il assez concluantes. Qui pourraient, par-dessus le marché, faire s’écrouler une grande partie du gigantesque édifice de la physique moderne.
– Donc sa mort vous aurait arrangé, vous aussi.
– Voulez-vous que je vous parle franchement ? Oui, ça nous aurait arrangé. Si l’on démontrait que tout ce cirque de collisionneurs de particules et d’interféromètres géants ne sert pas à grand chose, alors des centaines de laboratoires dans le monde entier n’auraient plus de raison d’exister et le travail de milliers de scientifiques serait complètement inutile… pour ne pas dire ridicule. Nos gouvernements n’ont aucun intérêt à ce que ça se sache : du moins, pas tout de suite, pas aussi brutalement. Et des dizaines de milliers de physiciens, de mathématiciens, d’ingénieurs, de techniciens… y verraient encore moins d’intérêt. Si cela ne suffisait pas, le mois dernier elle a appris des détails sur nos expériences de téléportation quantique au CPHT de Palaiseau que nous n’aimerions pas voir diffusés…
Akynou s’arrêta et après un moment de silence réflexif, elle demanda :
– Feynman, si vous affirmez que la femme sur la photo n’est pas Lisa Higgs, c’est parce que vous savez où est celle-ci, n’est-ce pas ?
– Disons que nous avons de forts indices sur l’endroit où elle se trouverait… Mais ne vous inquiétez pas, Akynou, dès que nous l’aurons repérée, nous vous contacterons. À présent, il va falloir que je vous quitte : je dois être à l’aéroport dans moins d’une demi-heure.
Je raccrochai et regardai Mme Higgs, qui était assise en face de moi :
– Lisa : votre soeur jumelle a été assassinée ce matin à Paris. Je suis vraiment désolé pour vous. Mais maintenant il est urgent que vous partiez d’ici, vous êtes poursuivie par les services secrets d’au moins trois pays, y compris la CIA, qui voudraient votre peau. J’ai un bon copain au FSB russe qui m’a donné tous ces papiers pour vous : une nouvelle identité, un nouveau compte bancaire… et ce billet pour le Vénézuéla. Il faut que nous allions tout de suite à l’aéroport.
Lisa Higgs pleurait en silence. Elle me regarda une dernière fois avant de franchir le contrôle de passeports. Quelques mois après, je reçus une lettre où elle m’expliquait qu’elle avait cru s’engouffrer dans un trou noir pendant des semaines après la mort de sa soeur, à laquelle elle était très unie malgré la distance qui les séparait : chacune sentait que l’autre menait une vie complémentaire à la sienne à des centaines de kilomètres de distance, comme s’il existait une symétrie, une interaction inexplicable qui les reliait. « Après ces quelques semaines, j’ai commencé à me rendre compte que cette brisure de la symétrie n’avait pas laissé en moi un vide, mais au contraire avait fait naître à l’intérieur de moi une énergie de plus en plus puissante qui dirigeait ma vie vers des chemins inexplorés et fascinants »… La lettre continuait sur plusieurs pages, avec profusion de termes de la théorie quantique des champs et de petits diagrammes caractéristiques de cette théorie, qui semblaient aider Mme Higgs à trouver la façon d’exprimer tout ce qu’elle avait vécu pendant ces derniers mois.
Je soupçonnai qu’au milieu de cette expression de sentiments variés et de jargon quantique, Lisa Higgs voulait me transmettre un message caché qu’elle me croyait capable de déceler. Lorsque je crus comprendre, je froissai la lettre et la lançai dans l’Arve en la regardant flotter quelques instants, puis s’engloutir rapidement dans le courant.
