Diptyque 4.2. L’histoire de la photo de Ali Baba par Jeanpasdupe

 

Dure matinée. Le ciel bas, la bouche pâteuse, la mauvaise nuit bercée par les ronflements de la patronne de l’hôtel. Il était descendu là non pas par souci d’économie, plutôt par habitude, paresse de chercher autre chose, et puis il aimait être connu, reconnu.

Il s’était laissé aller la veille à une partie de belote avec l’‚équipe de chez Dulac en opération coup de poing comme ils appellent ça. Un commando de jeunes loups affamés s’abat sur la ville et ratisse tout. De parties en tournées le gros de la nuit avait rempli ses poumons des fumées de Gitanes de la troupe et des « king size mentholées » du chef d’équipe équivoque. Plutôt fragile de la poitrine cette oppression accentuait la perspective maussade de cette matinée d’automne.Dire qu’à l’époque il avait choisi cet hôtel pour le calme et l’air du large. Mais depuis l’événement qui l’avait troublé il avait l’impression que tout changeait autour de lui, lentement, mais tout le temps, sans à coup.

« Il va falloir avant de partir que je change ma roue », pensa-t-il.

Il avait en arrivant, dans la pénombre du soir, dû donner un coup de volant brusque, à quelques kilomètres de là, au carrefour des Buissons en sortant du bois de La Grange. La fatigue probablement lui avait fait voir, il ne sait quoi, quelque chose, quelqu’un? Même pas sur la route mais qui l’avait surpris et il avait heurté le rond point central de sa roue avant gauche la jante était tordue. Pourtant il prenait l’autoroute tout à l’heure.

-« Bonjour Madame, non je n’ai pas bien dormi, ce doit être le hussard du 14 qui ronflait de l’autre côté du couloir. Ah! vous n’avez rien entendu? J’ai dû trop boire de bière » Il n’aimait que le vin.

Il venait de descendre l’escalier qui, comme sa chambre, avaient grand besoin d’être repeints. Une odeur légère de moisi lui montait en même temps que celle attendue du café, la couvrant légèrement.

En tétant sa potion dans la tasse brûlante au fond de laquelle flottait comme au gré des vagues, un varech, les images de la soirée lui revenaient. Cette chose? Puis sa pensée s’égara et il dut faire un effort pour revenir sur terre.
Plutôt grand et vaste, il n’aimait pas dire gros ou fort, il avait gardé le tic de caresser une barbiche qu’il avait rasée il y a peu, elle blanchissait trop et ses cheveux donnaient encore le change. Il ne détesterait pas rester encore quelques années au bord supérieur de la trentaine. Aperçu comme un cadre toujours jeune et dynamique.
Vélo plutôt que jogging, il avait succombé à la première des deux modes. Sans vraiment d’illusions. Les côtes et les faux plats contre le vent de la plaine briarde ne l’oxygénaient qu’assez pour reconstituer ses forces de travail de la semaine à venir. Il n’ éprouvait pas un réel plaisir a cet exercice.
Il avait de plus en plus de difficultés à reprendre contact après ces moments nuls d’où il se surprenait à sortir se demandant ce qui s’était passé et pendant combien de temps. La mousse restant en haut du demi, la longueur de la cendre, le rassurait.

Dans les restes de brume, il atteignit l’autoroute, il mit la radio. « Grave accident hier soir près de Caen. Pour des raisons que les deux conducteurs garderont dans le secret de la mort, ils se sont heurtés en pleine ligne droite de face. Des traces de pneus semblent montrer que les deux voitures avaient cherché à éviter un obstacle dont les enquêteurs recherchent la trace et la nature ». Il devait être à Rouen pour 10 heures, si le brouillard continuait à se lever il aurait le temps de passer par Amlair reprendre la chemise qu’il avait oubliée à l’hôtel. Où avait-il la tête ce jour là! Il n’aimait pas trop y repenser mais cela lui revenait par bouffées et lui colorait les joues, la peine altérant la colère tenace. Comment avait-il pu en arriver aussi loin pour être acculé à la rupture, à sa fuite si brutale presque méchante. Elle avait cessé d’être là, sans presque rien dire, les yeux rougis par une nuit de plans silencieux qu’il n’avait pas entendus ou pas voulu entendre.

Brusquement il avait l’impression de ne plus rien comprendre au film. Il était connu comme intelligent, psychologue, assez de facilité pour s’expliquer, expliquer aux autres l’événement, il aimait ratiociner, fabriquer des raisons. Il avait habituellement une bonne analyse des faits en politique, comme dans son métier. Il doutait beaucoup des apparences et aimait à regarder sous les jupes de l’histoire. Son départ l’avait touché, atteint, blessé mais la relation ne se faisait pas, il était en même temps spectateur.

« Que s’est-il passé, Marie-Anne, pourquoi es-tu partie si vite, en courant presque, oubliant ta présence dans mon coeur et ton parfum dans le lit. Je t’aurais manipulé? Brusquement je m’interroge sur le sens de ce mot, à quel vocabulaire appartient-il? Aussitôt après gentillesse mais distance. C’est vrai que j’ai refusé‚ un enfant de nous, est-ce que c’est cela, me suis-je mal exprimé, fait comprendre, conduit?…Manipulé, je t’aurais manipulé! Je ne puis croire, admettre, imaginer que nous avons pu être malhonnête, alors quoi? »

L’autoroute défilait, morne. Réveillé‚ par la sébile automatique, la pensée lui vint que les plus grandes sociétés peuvent être multinationales et se conduire comme les chaisières de Saint Sulpice ou du Luxembourg, comme des dames pipi. Flûte, il avait raté la sortie, il lui faudra trouver une explication pour la chemise.

La matinée confirmait son réveil nauséeux. La secrétaire le regardait navré, son patron n’était pas encore arrivé, pourtant elle avait bien confirmé son rendez-vous la veille et il aurait dû être là depuis 7 heures 30. Il avait manqué la réunion des cadres, on commençait à s’inquiéter. Désirait-il attendre…Elle ne pouvait pas lui fixer un autre rendez-vous. Il avait pris son carnet avec lui. Elle ne savait d’ailleurs pourquoi. Depuis toujours elle était la gardienne de son emploi du temps, le fixant pour lui, le lui rappelant. Il était si distrait, si occupé surtout.

Derrière ses lunettes, la cinquantaine un peu sèche, la veuve d’un ami mort en héros qu’il avait prise pour secrétaire laissait percer plus d’angoisse.

Pressentant un même vide de l’absence dans le rictus un peu figé de l’aimable madame Chapot née Portejoie, il ne pouvait se résoudre à partir. Il ne mêlait pourtant jamais ses fantasmes ni ses sentiments à sa vie professionnelle. Il ne voulait avoir avec ses clients, employeurs ou fournisseurs que des rapports d’argent.

« Il aurait dû rentrer de Caen hier soir ou cette nuit, il a dû être retardé, mais quand il va là bas ses rendez-vous ne figurent jamais sur le carnet. Je ne sais qui joindre.

Caen? Bon Dieu! La radio!

Le courage lui manquait et après avoir laissé brièvement la secrétaire à son inquiétude, il reprit sa voiture. Ses mains tremblaient sur le volant. Il eut du mal à mettre la clé de contact et à la faire tourner. Des éclairs fugitifs lui barraient la mémoire, mélange de phares tournoyant dans les arbres, ce qu’il avait vu, car il avait vu quelque chose avant son coup de volant. Ce n’était pas une illusion de chauffeur, papillons monstrueux cerclés d’étoiles rouges surgissant de la nuit, piétons monstrueux dilués dans des bancs de brume et qui se matérialisent brusquement.

Il alluma sa radio espérant entendre parler de l’accident de Caen, que des témoins ou que l’enquête avaient levé le mystère. Les deux chauffeurs avaient succombé sur le coup. Une personne non encore identifiée avec certitude accompagnait l’un des deux conducteurs. Elle n’avait pas encore repris connaissance. Pauvre Madame Chapot, elle avait perdu à la fois son amour sans espoir et son espoir. L’autre chauffeur ‚était une femme dont on ne précisait pas l’identité.

Ce rendez-vous raté, l’avait plus troublé qu’il ne l’aurait souhaité. N’ayant plus rien de prévu avant de retrouver sa femme, ses enfants et ses chiens, il se laissa porter par la route une fois de plus noyé dans des pensées dont il ne garderait pas le souvenir. Par les berges de la Seine, il suivit les méandres d’eau lourde, glauque, fangeuse navigué avec une précaution extrême par d’énormes citernes de pétrole presque coulés sous leur charge et dont les vagues parcouraient le pont. Un pousseur de convoi de sable ou de gravats fit mugir sa sirène pour écarter de sa route un planchiste acharné.

La radio le ramena à la surface, il était trempé, cette sensation d’humidité ajoutée aux traces de son rêve et les vaguelettes qui un mètre devant lui venaient lécher l’avant de sa voiture lui procurèrent une poussée d’anxiété? Que faisait-il là? Où était-il? D’où lui venait cette impression de glace?

La conductrice du deuxième véhicule était madame Marie-Anne, son mari, dont elle était divorcée, venait de l’identifier.

Il leva le pied de sur le frein et s’enfonça doucement.