Le diptyque 2.3. L’histoire de la photo d’Akynou par Ulysse
A bout de souffle…
L’hiver avait été rude. Depuis la mi-novembre la ville s’était couverte d’un voile gris et humide qui transperçait nos vêtements. Puis plus on plongeait dans l’hiver, plus le vent glacé s’activait. Moi j’attendais avec impatience le printemps. La nouvelle année s’écoulait lentement dans la froideur nocturne de février. Déjà les jours grandissaient, lentement mais sûrement. Je venais d’avoir mes dix ans et j’attendais les vacances de Pâques parce que, comme chaque année, le grand cirque installerait son chapiteau géant sur la place.
Comme chaque année, un peu comme une messe, notre mère nous emmenait, mes sœurs et moi, au spectacle. C’était un moment privilégié, nous n’avions pas la télé, allions peu au cinéma, alors voir des artistes en vrai, vous pensez ! Dès que nous étions sous la toile, je ressentais tout de suite des sensations étranges, euphoriques ou angoissantes. Impressionné par les lions, les tigres, enfermés dans l’immense cage qui entourait la piste. Craignant toujours pour ce valeureux dompteur, claquant son fouet pour maintenir ses fauves en respect, risquant à chaque instant d’être agressé. Et suivait les jongleurs, me faisant oublier ma peur précédente, par leurs jeux de balles, de cerceaux et anneaux, qui se croisaient dans les airs sans jamais toucher le sol, devant mes yeux émerveillés. Les funambules se mirent à danser sur un fil tremblant, défiant les lois de l’équilibre, arrachant à la foule admirative des « oh ! » et des « ah ! » à chaque pas hésitant.
Les clowns entraient bruyamment sur la piste attirant nos regards, le temps que les machinistes changent le décor. Les phrases échangées d’une voix criarde déclenchaient des rires forts et gais. Les grimaces dans le dos de l’Auguste nous extorquaient des « Attention ! , Derrière ! Il est là ! », nous voulions aider ce brave clown à qui son ami faisait des blagues. Jets d’eau, tartes à la crème, trompette assourdissante rendaient les enfants hilares, et aussi les parents. Plus le monde riait, plus le clown répondait, par des notes aussi étranges que discordantes extraites de sa trompette qu’il s’époumonait à faire chanter. Puis il laissa sortir la musique, avec essoufflement de son instrument rutilant, salua soudainement son public, et quitta la piste en titubant sous les rires des enfants et le regard bizarre des adultes.
L’Auguste, les mains sur les hanches, regardait les enfants rires en attendant une nouvelle répartie du clown musicien qui devait certainement improviser des gags dans son dos. Alors Monsieur Loyal entra et d’un geste fit rendre le silence : « Le clown musicien vient de nous quitter, rien que pour lui, le spectacle continu. » Tous les spectateurs se levèrent en silence et rendirent un dernier applaudissement, sans que je comprenne trop pourquoi.
Le spectacle continua avec les trapézistes, acrobates et animaux mais je sentais comme une lourdeur étouffante sous le chapiteau.
Nous étions en 57, je me souviens avoir entendu cette année-là, à la radio, une chanson de Giani Esposito qui m’intrigua et qui résonne encore dans mes oreilles, comme si c’était hier.
Il y a quelques temps, en cherchant un livre dans la bibliothèque familiale, un morceau de journal s’est échappé d’un ouvrage. Je l’ai ramassé. Quelqu’un avait écrit une date au stylo Bic : jeudi 15 avril 1957. L’article de presse titrait : Le clown s’en est allé sous les rires et les applaudissements. Puis suivait un texte décrivant le dernier spectacle d’un artiste dont le souffle lui manqua à jamais.
Le texte de Giani Esposito me revint une fois de plus. Je compris pourquoi cette chanson m’avait tant troublé : Quelqu’un qui répand rires et bonheur avec abondance ne pouvait pas disparaître.
Voyez-vous, ce clown, il est encore là puisque je ne l’ai jamais oublié.
1. Le samedi 13 mai 2006, 00:36 par Oxygène
Depuis qu’Akynou a mis cette photo de clown dans sa salle de jeux, je cherche les paroles de la magnifique chanson de Gianni Esposito écoutée des dizaines et des dizaines de fois. Un chef d’œuvre difficile à chanter. Merci de l’avoir sortie de l’oubli.
2. Le dimanche 18 juin 2006, 17:50 par Memphis
Memphis était très triste de la mort de son clown préféré (elle l’a d’ailleurs manifesté dans son blog www.memphis.typepad.com à la date du 16 juin) Avoir trouvé les paroles de la chanson d’Esposito lui a fait très plaisir. Merci
