Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Akynou.
Ceci est un Racontars.
Une histoire qui pourrait être fausse, mais en l’occurrence est vraie. Prise par le boulot (plutôt chargé en ce moment) et la gestion du jeu, ayant lu toutes les participations, et connaissant le propos du photographe, je n’ai pas réussi à me mettre dans la fiction. Alors, j’ai plongé dans un genre que j’affectionne, l’auto-fiction…
La prochaine fois, j’écrirai avant de publier la photo…
Crispée. Je suis crispée. C’est la musique. Cette musique me crispe. Dix minutes que ce ballet a débuté et je n’en peux déjà plus. L’impression d’être chez le dentiste. Le violon m’exaspère et l’autre, là bas, avec ses percussions asiatiques, m’inflige une véritable torture. Ce ne sont pas les gamins qui se roulent sur la scène qui vont me distraire…
J’avais pris quatre place au théâtre du Chatelet pour un ballet destiné au jeune public. C’est ce qu’il y avait marqué sur le programme, en septembre. On n’en savait pas plus. Et pour cause. A l’époque, le ballet n’existait pas. Et il s’appelait encore « Paroles de feu ». Mais hier, quand j’ai fait une recherche sur Internet, le nom avait changé. C’était devenu « De vent et d’eau… » Et j’ai découvert que c’était en fait le travail d’un chorégraphe avec deux classes de CM1 et CM2 de Paris.
Pourquoi pas. Je suis pour les expériences avec les enfants. La musique avait été écrite pour un ballet de Régine Chopinot par un compositeur d’origine vietnamienne, Ton Thât Thiet. Il avait accepté que le chorégraphe Thierry Thieû Niang, également vietnamien d’origine, s’en saisisse et travaille avec les enfants pendant une quinzaine de séances. Le résultat pouvait être intéressant, surprenant, amusant, ludique, d’autant que la musique, comme le ballet s’inspire, dit le programme, de contes traditionnels vietnamiens.
C’est une catastrophe. Le pire, c’est que nous sommes entourés de parents des enfants sur scène. Impossible de manifester quoi que ce soit. Je trouver un dérivatif, je joue avec mon appareil photo, je prends cliché sur cliché. J’entends Lou soupirer à côté de moi. Elle se tord sur son siège, soupire à nouveau. Visiblement, elle est dans le même état que moi, mais elle prend sur elle car elle a peur de mon jugement. Elle est sur la pointe des pieds, ses jambes sont serrées à l’extrême, ses mains sur ses genoux ne sont plus qu’un nœud. Je la délivre en lui faisant une grimace. Je partage. Elle se détend d’un coup. Garance, elle, s’est carrément endormie. Quant à Léone, elle est passée à autre chose. Elle joue avec un papier, s’invente des histoire.
Je suis sûre que, pour les gamins sur scène, c’est une expérience intense, d’une richesse fabuleuse. Travailler avec des danseurs professionnels, un chorégraphe, rencontrer le compositeur, monter sur une scène comme le Chatelet, c’est autre chose que de rêver à la « Star Ac ». Ne serait-ce que pour eux, j’essaie de supporter le supplice. Pour eux et pour leurs parents, obligés d’être les groupies d’un spectacle qu’au fond d’eux-mêmes, ils doivent subir tout autant que moi.
Mais Dieu que cette musique est pénible. Il y a trois danseurs professionnels parmi les enfants. Ils courent dans tous les sens, font quelques mouvements qui pourraient rappeler la gymnastique chinoise ou les arts martiaux, puis se remettent à courir. Les enfants se trémoussent, plus ou moins en rythme. C’est parfois joli, c’est souvent n’importe quoi.
Au tableau suivant, un pas de deux entre une petite fille et la danseuse. Ce sera un des rares moments de grâce de ce pensum. La fillette a quelque chose, elle est féline, gracieuse, elle est douée. Ce n’est pas de la gesticulation, c’est de la danse. Du coup, la musique devient nettement plus supportable. Car avec une vraie chorégraphie, de vrais danseurs, elle est parfaite pour un ballet contemporain.
Mais là, c’est intello, ultraconceptuel, avec des danseurs certes pleins de bonne volonté, mais plus que médiocre. Du coup, la bonne idée devient intellichiante. Un ballet pour un jeune public ? Mais que fait le jeune public ? Il souffre ou il s’évade. Rien n’est simple, tout est compliqué, il n’y a pas de fil, que des tableaux qui se suivent sans que l’on comprenne quoi que ce soit et aucune beauté du geste à laquelle ils pourraient se raccrocher. Les jeunes danseurs envahissent à nouveaux la scène, avec des instruments de cuisine. Il se mettent en ligne. Une fillette tient dans ses mains une boule de lumière comme celle que l’on voit dans les boîtes de nuit. Visuellement, c’est très joli, mais qu’est-ce que ça raconte ?
Puis les musiciens (sur scène, bel exploit) se mettent à chanter : « Oh ! ah ! oh ! ah ! oh ! ah » Je fais remarquer à Lou qu’il suivent la partition. Puis je fais le signe deux avec mes doigts. Elle ne comprend pas. « Il ne savent lire que deux lettres. » Elle pouffe. Rire nous fait du bien. Deux danseurs déploient une banderole, on se demande s’il vont manifester. Les enfants se rassemblent devant et s’assoient. Sur le tissu, un film est projeté, dont on ne voit et ne comprend rien. Un visage, une bouche. Je me tue les yeux à essayer de comprendre. Ça ressemble à la cuisine d’un restaurant. Il doit y avoir un lien avec les instruments de cuisine.
Dernier tableau, des enfants, tous d’origine asiatique, s’installent au bord de la scène et font semblant d’écrire sur leurs mains. Garance, réveillée, et Lou se perdent en conjectures sur la signification : ils ont à l’école ? ils se maquillent les mains ? Le chorégraphe et la danseuse exécute un pas de deux derrière eux. Puis tout le monde revient sur scène et salut.
La salle croule sous les applaudissements. Les enfants le méritent. Ils se sont donné du mal. J’applaudis tout autant. Les mômes autour de moi, que ce soit mes filles ou d’autres, ont l’air un peu hagard. C’est ça la danse ? Les parents tentent des explications. Une maman, derrière moi, explique à sa fille que pour ceux qui étaient sur scène, cela a dû être un moment extraordinaire. J’ajoute que pour les enfants dans la salle, malheureusement, on ne peut pas en dire autant. Elle rit et sa fille me regarde, soulagée : elle a le droit de ne pas aimer.
Dehors, il fait jour encore. Le soleil se reflète dans les vitres de l’hôtel de ville. Nous prenons le bus. A mes côté Lou regarde ses mains. Elle voit que je l’observe et me dis : « Elles me font mal. Au début, je les ai tellement serrées qu’elles me font mal. » Crispant, je vous dis.
Ce texte est destiné au Diptyque 2.1. Il m’a été inspiré par la photo d’Alain Bachellier à laquelle j’ai pensé pendant une bonne partie du temps où je subissais le spectacle hier soir. Spectacle dont je suis sortie assez furieuse. Cette expérience prenait le spectateur en otage. Le fait qu’il s’agisse d’un projet d’école, qu’il mette en scène des enfants, qu’il s’agisse d’une expérience importante pour eux nous obligeait, d’une certaine manière, à adhérer à la chose.
J’ai encore une part de mauvaise conscience à en dire tout le mal que je pense. Cela n’aurait jamais dû être un spectacle payant, d’autant que le théâtre a vendu des places aux Comité d’entreprise sans dire de quoi il retournait, et sans préciser qu’il existait un tarif enfant. J’ai donc payé tarif plein pour moi et mes filles, alors que pour les moins de 16 ans, la place était à moitié prix.
Un projet équivalent existe dans l’école de mes enfants, il concerne la classe de Garance. Et si des représentations en seront données, elles ne font pas partie de la programmation officielle d’un théâtre connu et réputé. Et surtout, pour ce que j’en sais, c’est un spectacle qui se pousse un peu moins du col et qui restera accessible au public auquel il est destiné, à savoir les enfants.
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