Diptyque 4.4. L’histoire de la photo de Bladsurb racontée par Akynou.
Il m’est arrivé un truc pas banal la semaine dernière. Je sortais du boulot et j’attendais le bus. Nous étions pas mal nombreux. A 17 heures, vous pensez bien que je n’étais pas la seule à quitter mon bureau.
Le problème avec les bus, ici, c’est qu’on les attend fort longtemps. Donc quand on est nombreux, on est encore plus nombreux très rapidement. Et la chance d’obtenir une place assise se fait carrément inexistante.
Il y avait un type devant moi qui n’arrêtait pas de jouer avec son téléphone portable. Il tapait sans arrêt sur le clavier avec son pouce, faisant preuve d’une dextérité que l’on trouve habituellement chez les ados. Le menton dans le col de son blouson en cuir, il lisait et envoyait des SMS à tout vent. C’est en tout cas l’impression qu’il me donnait. J’étais fascinée par sa main, son pouce surtout, qui allait à toute allure d’une touche l’autre.
Un moment, j’ai légèrement levé la tête et je suis tombée sur son visage. Les cheveux court, des lunettes sages, pas de quoi s’en relever la nuit, mais un je ne sais quoi de déjà vu. Du coup, je me suis dit que je devais le connaître. Mais sans me souvenir de qui c’était. J’ai commencé à la dévisager. De façon assez intense. Et plus je le regardais, plus j’avais le sentiment de le connaître, de l’avoir déjà rencontré. Ce n’était évidemment pas un intime, mais ce visage m’était connu, je le savais.
Lui ne s’était même pas rendu compte de ma présence. Inutile de penser qu’il pourrait éventuellement me voir, me reconnaître (puisque moi-même je le connaissais) et me saluer en me donnant suffisamment de détails pour que ma mémoire embrumée fasse enfin le lien. Vous me direz, j’aurais pu aller le saluer, ce serait revenu au même et nous aurait fait gagner du temps.
C’est que je me méfie de moi-même. Il m’est arrivé d’aller saluer un jeune homme charmant, persuadée que j’étais que nous nous connaissions (en plus, je venais de le croiser sur mon lieu de travail) pour me rendre compte, quelques heures plus tard qu’il s’agissait d’un responsable de syndicat étudiant. Rien ne m’empêche de côtoyer ce genre de personnage. J’en ai même fréquenté d’assez près. Mais là, manque de bol je ne l’avais jamais vu qu’à la télévision. Depuis, je vous le dis, je me méfies.
Bref, j’en étais là de mes élucubrations qui avaient au moins le mérite de me faire passer le temps, quand le téléphone de l’inconnu se mit à sonner. Il leva la tête en se tournant vers moi et fit : « Allo, ici Patrice ! » et c’est là que je reconnus Patrice Leconte.
Patrice Leconte, vous vous rendez compte, j’attendais le bus avec Patrice Leconte ! Le réalisateur des Bronzés, et de cette perle du cinéma français qu’est Tandem. Et de cet autre excellent film, Ridicule. J’ai esquissé un sourire béat, genre Bernadette Soubirou apercevant la Vierge dans une grotte de Lourdes et, j’ose à peine le dire, j’ai commencé à faire ma pétasse : que je me recoiffe, que je fais semblant d’avoir un coup de fil super passionnant, intéressant, que je me mets à faire les cent pas…
L’autre ne me regardait même pas tout occupé qu’il était à causer dans son téléphone. Puis je me suis rappelée que je ne m’étais pas lavé les cheveux la veille, que j’avais oublié de me maquiller, que j’étais habillée comme l’as de pique parce que nous faisions des cartons au bureau en vue de notre déménagement. J’ai piqué un fard. Je devais être plus rouge qu’une pivoine. Bref, j’étais tout sauf glamour.
Misère. C’est bien ma veine. Je tombe sur un de mes réalisateurs préférés le jour même ou je suis en crasseuse.
Je me suis mise à rasé les murs qu’il n’y avait pas à l’arrêt de bus de toute façon. et j’ai essayé de me faire toute petite, ce qui reste passablement difficile avec mon 1,75 mètres et mes … kilos.
Je n’osais plus regarder Patrice. Autour de moi les gens étaient totalement indifférents. Avais-je été la seule à le reconnaître ?
Une voiture a freiné devant l’arrêt du bus. L’un des hommes a bord a ouvert la fenêtre pour crier d’une voix de stentor : « Eh ! Durand, tu viens ? » Tout le monde se regardait pour savoir qui pouvait bien être ce Durand. Et Patrice Leconte, mon Patrice Leconte à moi, leur a fait de grands signes et qui les a rejoints tout guilleret. Je suis passée du rouge au vert. La voiture a redémarré aussi sec.
Mon bus est arrivé à peine deux minutes plus tard. J’ai réussi à me dégoter une place assise. Et le nez contre la vitre, j’ai repassé toute la scène. Et j’ai commencé à préparer ce que j’allais raconter aux copines : « J’ai rencontré Patrice Leconte à l’arrêt de bus…
– Patrice qui ?
– Mais tu sais, Leconte, le réalisateur des Bronzés…
– Il est encore vivant ?
– Mais enfin Martine, bien sûr qu’il est vivant.
– Et alors, il s’est passé quoi ?
– Eh bien il m’a vue et il m’a sourit. Et puis ensuite il m’a dit bonjour.
– Et toi, qu’est ce que tu as fait…
– Je lui ai dit bonjour, bien sûr…
– Et alors ?
– Et alors rien, une voiture est passé le prendre et il est parti.
– Wow, trop dommage.
– Oui, mais j’ai appris un truc. Tu ne vas pas me croire : Patrice Leconte s’appelle en fait Patrice Durand. Je vais appeler la direction de Voici pour voir s’ils m’achètent le scoop. Et puis attend, j’ai pris une photo avec mon téléphone portable. Je vais la leur envoyer.
