Diptyque 4.2. L’histoire de la photo de Ali Baba par Karmara

 

(Kèskécoz, la Solange ! C’est pas le boulanger qu’elle aurait dû épouser, c’est un meunier : un vrai moulin à paroles, celle-là.)

– Tu te rappelles la mère Fallois ?
– L’espèce de sorcière qui habitait au 22, rue nouvelle de Crouël ?
– Celle-là même ! Eh ben, elle a cassé sa pipe, la vieille !
Ah bon…

(M’en fous de la mère Fallois, j’ai la dalle moi.)

– Et tu veux pas savoir comment ?
– Euh, si, si… Dis donc, il commence à faire un peu faim, ma cocotte. Tu trouves pas ?
Moi ça va, je me suis fait le casse-croûte à 8 heures. C’était une habitude qu’on avait avec René, quand il avait fini au fournil. Tu sais qu’il me manque, ce pauvre salopiaud. Pourtant, Dieu sait qu’il me tapait sur le système. Mais bon, c’est comme le mauvais café, on finit par s’habituer, à tel point qu’on n’en voudrait pas d’autre. Enfin toi, tu peux pas vraiment comprendre…

(Chaque fois que je viens la voir, elle peut pas s’empêcher de m’envoyer à la figure que je me suis jamais mariée. Quelle charogne ! Si elle faisait pas si bien la blanquette et la tarte tatin, elle pourrait toujours courir pour avoir ma compagnie… Mais pas de bol, j’ai un estomac à la place de cerveau. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pas trouvé chaussure à mon pied… Rapport à la taille de mon cerveau ! Peuf, peuf !)

Pourquoi tu pouffes ? Donc, la mère Fallois, elle a cramé dans sa baignoire…

(Je l’écoute même plus, cette vieille folle. Je commence à m’énerver sur ses couverts briqués jusqu’à l’os. Elle est maniaque, mais elle n’a aucun savoir-vivre. Moi, j’ai peut-être fait la bonniche toute ma vie, mais au moins, je sais qu’on met le couteau à droite de l’assiette.)

Allez, passe-moi ton assiette, vieille peau. Je vois bien que t’attends qu’après ça… Je sais pas comment je te supporte depuis toutes ces années. T’as le ventre à la place du cœur, moi je dis.

– Et toi, t’as une grande bouche, mais t’es une fine mouche. Au fait, c’est quoi le dessert ?
– De la mousse au chocolat.
– Mince, tu m’avais dit une tatin au téléphone. Je m’étais préparée psychologiquement…
– Je me suis dit que ce serait mieux pour ton régime.
– T’es une mère pour moi. D’ailleurs, t’as l’âge.
– Arrête ton char, Ben Hurette, et avale ta gamelle !
– Bon appétit, vieille carne !
Bon appétit, gros tas !

L’amitié, yaksa de vrai…