Diptyque 6 – L’histoire de la photo de Musicorso. La version de Traou.

 

Où l’on apprend où passent nos impôts locaux…

 

Non, mais je déconnais, moi ! Après, comme ils avaient tous l’air vachement enthousiastes, j’ai fermé ma gueule, j’ai accepté les félicitations, d’un air modeste, ou presque. En plus, Godard avait l’air incroyablement vexé et furieux qu’on ait refusé SON idée à lui et me fusillait du regard. Alors je n’allais pas me priver de ce plaisir-là.

C’était quand ? Il y a un an maintenant, une réunion tard le soir, le maire était de super mauvais poil. La commune d’à-côté, plus petite que la nôtre, venait de faire la une d’un journal NATIONAL à cause d’une fontaine high-tech en forme de nuage, je crois, bricolée par je-ne-sais-quel architecte japonais, chouchou des magazines internationaux de design et en passe de devenir aussi célèbre qu’Andy Warhol dans sa partie….

Le maire voulait qu’on lui trouve une idée « fracassante » pour mettre notre commune à nous à la une des journaux du monde entier. Une sorte de Guggenheim de Bilbao, mais pas avec le même budget, quand même. Alors on a planché toute la soirée. Les idées fusaient, toutes plus insensées les unes que les autres :

« Une fontaine encore plus grande ? » a suggéré Chabrol (pas étonnant, il dit toujours des conneries), le maire l’a fusillé du regard, il s’est recroquevillé dans son coin, comme d’habitude, on ne l’a plus entendu.

« Une statue de Philomène ? » a lancé Renoir. Philomène ! La poétesse locale qui a pondu un milliard au moins de vers insipides sur la faune et la flore du département, même qu’on oblige les pauvres mômes des écoles communales à en apprendre quelques centaines à l’école primaire. Sa notoriété n’a, Dieu merci, pas dépassé les limites du canton. N’importe quoi !

« Une cathédrale ? » a dit rêveusement Truffaut, qui avait apparemment oublié que notre maire est un vieux mécréant qui bouffe du curé autant qu’il le peut et fait de la résistance passive chaque fois qu’on lui réclame des sous pour réparer la toiture de l’église. Alors, une cathédrale !

« Une horloge monumentale qui compte les secondes jusqu’en l’an 3000 » a sorti Lelouch, qui ne doute de rien….

« Vous êtes tous des cons ! » a tonné le maire et tout le monde s’est affaissé d’un cran. « Bordel de merde ! Y en a pas un qui va avoir une VRAIE idée ! Un truc moderne, d’avant-garde, surprenant, qui mettra les gens sur le cul, qui nous amènera la presse, des touristes du monde entier, de la NO-TO-RIÉ-TÉ, Bordel de Dieu ! » (notre maire est parfois grossier quand il est en colère).

« Un vaisseau spatial stylisé avec un message de bienvenue pour d’éventuels extra-terrestres », a donc énoncé ce con de Godard.

Le maire a levé un sourcil intéressé. « Oui, un vaisseau spatial, pas mal…. Pas mal du tout…. ». Godard s’est rengorgé, tout fier, cet abruti.

Moi, je dois avouer, je suivais les « débats » plus que distraitement. J’étais planqué derrière le gros Besson, bien au chaud à côté du radiateur, en train de me dire qu’à ce train-là, ma femme ne m’attendrait peut-être pas pour le dîner et que l’autre excité qui nous servait de maire avait vraiment une araignée au plafond pour nous convoquer à une heure pareille pour discuter de sujets aussi débiles et inutiles.

J’en étais là de mes réflexions quand il m’a chopé soudainement, d’une voix tonitruante :

« Becker ! Ça ne vous intéresse pas ce qu’on raconte ?! J’attends vos suggestions ! »

Je me suis redressé en sursaut. J’ai vu son œil noir, le regard narquois de Godard et j’ai dit le premier truc que j’avais en-tête à ce moment-là :

« Euh… Une araignée ? »

Le maire a eu l’air effaré. Godard a commencé à ricaner.

« Euh… géante… Une araignée géante ?… »

Le maire m’a regardé un moment, muet de stupeur. Et puis il a éclaté de rire, son rire formidable à faire trembler les murs et de peur le petit Audiard, son adjoint. Godard l’a imité, bien sûr, mais son rire s’est bientôt étranglé quand le maire a brusquement déplacé sa grande carcasse pour venir jusqu’à moi et me serrer (me broyer serait plus juste) dans ses bras. Il m’a plaqué ensuite un violent baiser sur chaque joue. Je ne pouvais plus bouger.

« Ah Becker, Becker, vous êtes bien le plus doué d’entre nous !!! Une araignée géante, quelle trouvaille ! C’est exactement ça qu’il nous faut. En plein sur la grand-place. On ne parlera que de nous ! Vous êtes formidable ! Je vous charge du dossier ! Bravo ! »

Résultat des courses, ça fait un an que je bûche sur cette idée à la con. Et qu’elle a vu le jour…. Depuis un mois, nous avons donc cette saloperie en plein centre ville. Grâce à moi ! Autant vous dire que je ne m’en vante pas. Le jour de l’inauguration, je faisais pour le moins profil bas. Qu’est-ce qu’on n’a pas entendu : « C’est là-dedans que passent nos impôts ? C’est un scandale ! » Les petites vieilles avec leur cabas ont peur de passer en-dessous. Les chiens, en revanche, adorent lever la patte sur une des huit du monstre….. Nous allons être la risée du monde entier. L’autre va me tuer.

Hier, le Musée d’Art Moderne de New York a appelé. Ils veulent envoyer quelqu’un pour prendre des photos de la bête…