Diptyque 1.10. L’histoire de la photo de Lou Rouge par Juliabenita.

 

Sur la route, tout peut arriver, hélas…

 

Elles dormaient dans cette valise, entassées à la hâte par une main fatiguée, indifférente. Elles dormaient comme leurs petites propriétaires, six pieds sous terre. Tout ça était arrivé la veille. Un groupe de réfugiés, affamé, en guenilles, attendait depuis plusieurs jours pour traverser le pont et continuer sa route vers un ailleurs improbable. Mais un groupe armé en bloquait le passage. Il fallait payer, donner tout ce qu’on avait pour aller de l’autre côté. Mais quand on n’a plus rien… Alors ils attendaient, hommes, femmes, enfants, vieillards. Ils attendaient que quelque chose change, que la route s’ouvre, que les hommes s’en aillent.

La vie s’était organisé tout près de ce pont aux vieilles pierres chargées d’histoire. Les sept petites filles partaient ensemble le matin pour aller chercher de l’eau à la fontaine du village tout proche. Leurs poupées, accrochées dans leur dos ou tendrement posées au creux de leurs bras, ne les quittaient jamais. C’était leur seul trésor, leur mémoire et leur vie. Elles les portaient depuis si longtemps.

Depuis ce jour où elles avaient vu cette colonne de voitures figées sur la route par une mitraille inattendue qui avait brisé net la vie de dizaines d’enfants qu’on voulait mettre à l’abri de l’horreur. Mais l’horreur et la mort s’étaient rencontrées sur une route de campagne sous les balles d’un avion qui avait pris le groupe pour un convoi militaire. Aucun survivant. Et personne n’avait pris le temps de les enterrer. Ils étaient restés là, leurs yeux grand ouverts sur ceux qui continuaient plus loin. Les valises, éventrées par l’attaque ou les pillards, n’attiraient même plus les regards. Sauf ceux des petites filles. Parce que les poupées leur tendaient les bras, les appelaient pour les sauver de cet endroit sordide.

Une éternité avait passé pendant laquelle chaque poupée avait retrouvé un nom, un bout de chiffon en guise de manteau, une maîtresse pour la dorloter. Une histoire s’était reconstruite, les fillettes étaient devenues les mamans qu’elles ne seraient jamais. Jusqu’à ce pont.

Jusqu’à ce jour…

Ce matin-là, quand les réfugiés s’étaient réveillés, ils n’avaient plus vu personne sur le pont. Ils ont attendu un peu, inquiets de ce changement tant attendu et qui maintenant les effrayaient. Et puis, ils ont rassemblé leurs affaires, ils ont réuni un peu de nourriture, si peu, ils se sont mis en marche. Les dix petites filles étaient revenues de la fontaine quand les premiers réfugiés traversaient le pont. Elles ont murmuré à l’oreille de leurs poupées que le long voyage reprenait, qu’elles allaient enfin trouver cet endroit merveilleux où on n’a plus peur de rien, où on n’a plus faim, où on n’a plus froid.

Elles sont arrivées les dernières à la rivière. Elles ont regardé une dernière fois le village encore endormi, elles ont souri. Quand cet incroyable bruit est arrivé sur elles, elles n’ont pas su ce que c’était. Quand le bruit a cessé, elles étaient toutes allongées, le regard vide et un sourire léger encore sur les lèvres…

Les hommes ont creusé un grand trou.

Les poupées ont été ramassées et entassées dans une vieille valise.