Diptyque 1.10. L’histoire de la photo de Lou Rouge par Samantdi.
« Ce texte de pure fiction est un clin d’œil à Chondre, je le dédie à tous ceux qui ont des voisins bruyants », dit-elle. Pourvu que mes voisins du dessous ne trouvent jamais ce vieux grimoire…
Un froid sec et vif nous emmaillotait d’écharpes, gants, bonnets. Parfois, nous sautions sur place pour nous réchauffer.
– Tu avais vraiment envie de sortir, ce matin ! dis-je à Chondre qui venait de me retrouver place des Saints-Innocents, où se tient chaque dimanche matin le marché aux Puces de notre ville.
Chondre avait les traits tirés, le teint pâle et toussait faiblement.
– J’ai une bronchite. La fumée pénètre par les conduits d’aération, j’ai l’impression d’habiter dans une cheminée… Et les mégots sur le balcon, la chemise trouée de Snooze qui séchait sur l’étendoir… Non, là, je t’assure, il faut agir.
– Moi aussi je suis décidée. Le mien a allumé son synthétiseur à 4 heures du matin pour travailler son concerto pour trois couvercles de poubelles et crissements de freins. J’ai dû mettre les boules Quiès et ma pauvre Nini était effrayée, regardant le plafond en miaulant. Je croyais entendre : « Tu vas l’éteindre, ton joujou, espèce de co… »
– Bon, Samantha, reste calme. Pas la peine de virer hystéro, hein ! On est tout près du but…
Le malheureux Chondre s’exprimait avec une voix aiguë et fronçait compulsivement son adorable petit nez retroussé.
Nous marchâmes quelques instants en silence au milieu des marchands de tapis, de tissus africains, de vêtements bon marché.
– Il n’y a pas beaucoup de vieilleries ce matin…
C’est alors que nous le vîmes. L’étal de nos rêves. Il était là, sous nos yeux. Chondre me prit par le bras, l’instant était solennel.
– Samantha, tu vois ce que je vois ?
– Je le vois, Chondre ! Un marchand de vieilles mounaques !
– De vieilles quoi ?
– Des mounaques… C’est comme ça qu’on appelait les poupées, autrefois, ici, dans la langue de ce pays…
– Oh, j’adore ce terme ! Je sens que nous approchons du but…
Elles étaient là. Chondre repéra tout de suit la blonde aux yeux fermés qui avait un faux air d’Arielle Dombasle. Il poussait de petits cris en sautillant sur place : « C’est elle! c’est elle! »
Moi, j’eus moins de choix et j’optais pour le poupon au corps de tissu beige à pois marrons, qui pouvait vaguement passer pour un jeune pédé de 25 balais.
Il nous suffit de débourser quelques piécettes pour emporter les deux mounaques, emballées dans une poche en plastique jaune.
Chondre avait prévu la suite des événements. Il avait réuni chez lui tout le matériel nécessaire : de longues aiguilles stérilisées, des fils de différentes couleurs, un manuel d’anatomie, sans oublier le vieux grimoire…
– Tu es sûr qu’on ne leur fera pas de mal, hein?
– Mais non, Samantha. Tiens ! regarde, tout est expliqué sur le grimoire…
La page était patinée par le temps et par les nombreuses utilisations des générations qui l’avaient lue.
Comment modifier définitivement le comportement de vos voisins gênants ?
Vous commencerez par vous procurer deux poupées ressemblant le plus possible aux voisins. Puis vous délimiterez les zones à traiter :
Pour les odeurs de fumée et les mégots jetés sur le balcon, utilisez l’aiguille n°10 et tricotez un gilet au point mousse qui épousera la forme de la poitrine, n’oubliez pas une écharpe pour la gorge et le nez.
Pour les problèmes de bruits, utilisez l’aiguille n° 8, et confectionnez un bâillon que vous nouerez autour de la bouche de la poupée. Face à un pianiste, n’oubliez pas de tricoter aussi des moufles bien épaisses.
Chondre était déjà à l’ouvrage :
– Pour le gilet, je pensais au bleu turquoise, qu’est-ce que t’en penses?
J’opinais du bonnet et m’emparais des aiguilles n°8.
