Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Luciole.

 

Où le plus torturé des deux en est sans doute un troisième…

 

Quand j’ai ouvert la porte la première chose que j’ai vu ce sont ses mains. Je ne saurais dire pourquoi. Il était là, assis, bien droit, bien sage, bien habillé, bien coiffé. Ses mains étaient entremêlées, nouées, des mains androgynes. Des mains soignées pour un jeune homme qu’on disait malade, propres contre la saleté dont on l’accusait.

Il venait consulter mais il n’était pas volontaire dans cette démarche. Sa mère me l’avait envoyé : « Voyez ce que vous pouvez faire pour lui, moi je ne sais plus. » Une mère qui avait baissé les bras devant son enfant.

Elle l’avait sans doute habillé, coiffé, lavé, elle lui avait sans doute dit de bien se tenir chez le médecin.

Je l’ai fait entrer, il s’est assis en face de mon bureau, a repris la même position que dans la salle d’attente, toujours cette même façon de nouer ses mains. Je n’ai rien dit, il n’a rien dit non plus. Son regard restait baissé, il regardait ses mains. Je pensais : « Peut-être il joue à les nouer, il en expérimente la souplesse… » Des mains de pianiste, c’est ça, il avait des mains de pianiste. Je dis : « Vous jouez d’un instrument de musique ? »

Il me regarda comme s’il découvrait ma présence. Son regard me scrutait, j’y vis beaucoup de défiance et de défit, le déguisement que lui avait fait mettre sa mère ne faisait pas illusion longtemps sous ce regard là. Après une longue pause qu’il avait je pense calculée pour tester mon aisance, il répondit :
– Du piano, en effet… Je suis ici parce j’aime les garçons, pas parce que je suis pianiste.
– A qui cela pose t-il un problème?

Il me sourit pour la première fois

– A ma mère. »

En 1962 ce jeune homme avait 16 ans. Qu’en serait il aujourd’hui pour un garçon qui aime les garçons ? Elle est longue la route de l’acceptation. De lui je me souviens particulièrement, je ne saurais dire pourquoi, peut être à cause de ses mains qu’il avait sublimes.