Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Erin

 

Salle d’attente, sale attente…
Ça doit être ça qu’on appelle la fébrilité.

 

S’assoir sur une chaise de plastique orange, joindre les jambes, poser les mains sur les genoux. Surtout ne pas détacher son regard de ses propres phalanges, pencher un peu le visage pour mieux les discerner. Se recroqueviller sur soi-même, jusqu’aux limites de la bienséance. S’isoler des autres en se rapprochant au maximum de la position foetale.

De toute façon, que faire ? Que regarder, hormis ses propres mains ? Le couloir réussit l’exploit d’être lugubre et hospitalier, grâce à sa position entre deux blocs opératoires. A peine éclairé d’une fenêtre au verre dépoli à travers duquel le petit matin grisâtre perce avec peine, il vrombit du grésillement de néons blafards.

Lever les yeux ? Surtout pas. Les allées des blouses bleues, vertes et blanches n’ont rien de réjouissant, pas plus que les venues de chariots dont les roues laissent derrière elles un sillage invisible de peines et de douleurs.

Attendre en tentant de garder espoir, sans sonder la détresse humaine qui ternit les regards de temporaires compagnons d’infortune. Eux et moi sommes des patients pressés. Eux et moi sommes là, dans un mutisme commun qui contraste avec la débauche d’énergies et de bruits que nécessitent cet endroit que l’on nomme Urgences. Un voisin a tenté de prendre un livre, tout à l’heure, pour tromper l’ennui. Il a lu une page, deux ou trois peut-être, pas plus. Puis il l’a refermé avec une moue d’insatisfaction et rangé dans son seul bagage.

L’ouvrage est-il mauvais ? Lui est-il tombé des mains ? Non. Il est juste des moments où la tension en un homme est trop forte, l’enjeu trop important et où les mots vous sautent à la gorge. Quels qu’ils soient : les bons et les mauvais, les drôles ou les tristes, les phrases réconfortantes, rien ne fait l’affaire, ni n’apaise une situation cruelle qui fait qu’une vie, la vôtre sera bientôt bouleversée. Le silence commun qui nous enrobe tous est celui d’une multitude de prières païennes et personnelles. Si nos mains sont jointes, c’est pour empêcher l’anxiété de gagner nos doigts et de les faire tricoter d’invisibles linceuls de douleurs.

Si nos mains sont jointes, c’est parce que nous retrouvons tous, en ces moments intenses, ce réflexe enfantin qui, lorsque la rage nous prenait jadis, nous faisait serrer tout ce que nous possédions pour nous défendre : les poings et les mâchoires.

Tous, nous attendons, fébriles et anxieux, que quelque chose se passe, qu’une porte s’ouvre et qu’un verdict tombe. Qu’une blouse verte d’un médecin au visage fatigué rende un diagnostic qui changera notre vie et celle de ceux que nous aimons. Chaque sentence changera des vies. De bonne ou de mauvaise augure, elle modifiera des destinées. Elle créera des blessures dans des âmes plus difficiles à refermer que les tombes qu’elle ouvrira peut-être. Elle plongera les uns dans un désespoir sans fond, d’autres dans l’étrange grâce que seule la survie aux pires épreuves apporte aux temporaires rescapés de la vie et de ses pires tracas.