Diptyque 2.1. l’histoire de la photo d’Alain Bachellier, par Erin
La rédemption par l’écriture…
J’attends. Combien de temps vais-je attendre ainsi ? Combien de temps va-t-il me faire attendre ? Est-ce pour me déstabiliser ? Est-ce pour me rendre plus humble face à lui ? Pourtant il est en position de force. Je me suis installé dans une position qui devrait lui montrer, lorsqu’il daignera entrer, que je connais ma place. Pieds joints, dos légèrement courbé en avant, mains jointes sur les genoux, la tête baissée… En attendant je dois tuer le temps. Tuer le temps… Quelle belle expression. J’aime cette idée de mort, même si ce n’est que celle du temps qui passe.
Je ne sais plus qui a dit que le présent est déjà du passé… J’aimerais ne plus être que passé. Oui, parfois, souvent même, j’aimerais mourir, disparaître, ne plus être… Comment faire ? Il y a tellement de possibilité… Overdose de médicaments, pendaison, noyade, se jeter sous un train, se couper les veines… Et puis il y a les morts lentes, drogue dure, anorexie, alcoolisme, prise de risque extrême… Moi j’ai choisi de me rendre invisible. Je n’ai pas d’ami, pas d’activité de groupe. Je vis parmi les livres… Ils sont mes seuls vrais amis. Je n’ai pratiquement pas de contact avec mes parents… Mes parents… Je devrais plutôt dire mes géniteurs. Ils ont leur vie, tourbillon incessant de sorties, cocktails, vernissages, premières, concerts, dîners, voyages… Ils m’ont mis au monde et m’ont oublié peu à peu. Mais cela ne me dérange pas, bien au contraire. Je préfère mes livres à leur conversation, ils ne sont que dans le paraître, le superficiel…
Il m’arrive souvent de me demander en quoi je suis leur enfant. Qu’ai-je d’eux ? A part quelques traits physiques, je ne vois pas. De qui tiens-je cette soif perpétuelle d’apprendre ? De qui tiens-je cette patience ? En parlant de patience… cela fait plus de vingt minutes que j’attends dans ce bureau. Je ne sais même pas pourquoi il m’a convoqué d’ailleurs. Malgré mon jeune âge, je suis les cours avec facilité. Bien sûr j’aurais préféré le faire par correspondance, mais mes parents ont été intraitables sur ce point. Je ne me mêle jamais aux autres élèves. Ils sont plus âgés, mais tellement plus immatures que moi…
La porte s’ouvre, il entre enfin. Je me recroqueville inconsciemment. Il me dit bonjour… Je lui répond dans un murmure. Il me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il a une bonne nouvelle à m’annoncer. J’ai peur… Qu’est-ce qu’une bonne nouvelle ? Bonne pour qui d’ailleurs ? Pour lui ? Pour moi ? Que sait-il de moi d’abord ? Que sait-il de mes attentes, de mes espoirs, de mes rêves ? Sait-il que je rêve de devenir le meilleur restaurateur de livre ancien que je puisse ? Sait-il que toucher un livre est un vrai plaisir sensuel pour moi ? Il ne sait rien de moi… Comment peut il savoir que cela va être une bonne nouvelle.
Enfin, je ne dis rien, ne laisse rien paraître… Je suis invisible, transparent, opaque à toute émotion… Je le laisse parler. Et là, au fur et à mesure de se qu’il me dit, mes doigts se crispent de plus en plus, non pas d’angoisse, mais de stupéfaction… Il m’explique que la femme de mon professeur de français travaille pour un grand éditeur parisien. Qu’elle a lu mes dissertations, et qu’elle les a fait lire à un professionnel. Et il m’annonce que je vais être publié…
Je n’avais jamais osé rêver de me faire publier. Cela paraissait tellement improbable… Je savais que les livres avaient une place importante dans ma vie…
Je vais passer mon bac littéraire, je vais me faire publier, peut être même pouvoir continuer à écrire et vivre de ma plume, je vais quand même apprendre la reliure, à restaurer les livres anciens… Mon horizon s’ouvre…
J’ai 15 ans et les livres sont mes seuls amis…
