Diptyque 2.2. L’histoire de la photo de Caféïne par Lou.

 

Derrière les persiennes…

 

Tiens, elle revient. C’est la huitième fois en dix semaines et c’est assez bon signe. En fait, depuis quatre ans et deux mois, c’est la première fois qu’elle remarque autant de constance.

Il faut dire que l’autre avant, elle avait prié pour qu’elle ne revienne pas. Et ça avait marché. Ce n’était pas « une bonne petite », non. Elle avait le regard de celles qui en veulent trop, qui n’en ont jamais assez. Elle n’aimait pas non plus sa façon de marcher comme si tout le monde la regardait. Niet. Heureusement, elle n’était venue que trois fois. C’était d’ailleurs la première fois en quatre ans et deux mois, qu’elle n’avait ressenti aucun pincement le week-end où les volets étaient restés tristement fermés. C’était pour le mieux avait-elle conclu et puis il y en aura une autre, je le sens.

Bon, elle s’était bien dit par la suite que trois week-ends c’était quand même une amélioration comparé aux mercredi soirs. Et surtout un énorme soulagement lorsqu’elle repensait à celle qui était déjà grosse d’au moins cinq ou six mois, la première fois qu’elle était venue. Elle s’était alors rappelée, quand il avait sept ans, cette manie qu’il avait de ramasser tous les chats et les chiens sans collier et de les ramener à la maison. Non, définitivement il fallait qu’il perde cette habitude de reprendre là où les autres avaient laissé tomber.

C’était pourtant un bon jeune homme, de ça elle pouvait témoigner. Il était même venu la voir, trois ou quatre fois depuis qu’elle s’était installée. C’en était bien la preuve… Bon, d’accord, il était très timide, en société on appelait ça « réservé » et c’était à son avis une qualité. Mais ce n’était certes pas un atout pour rencontrer une jeune femme bien. Surtout qu’aujourd’hui, à cette dure époque, on avait bien du mal à les identifier. De son temps, c’était plus facile, on connaissait la famille et comme le fruit ne tombait jamais bien loin de l’arbre… Alors qu’aujourd’hui, on ne savait plus rien de personne. Et puis les filles avaient perdu leur belle simplicité d’antan. Elles en voulaient toujours plus, même une carrière. Comme si le fait d’éduquer les enfants et de tenir la maison n’en était pas une des plus honorables. Enfin, c’était bien difficile à comprendre et elle n’avait plus la force d’y réfléchir.

Elle fixa à nouveau son regard sur cette jeune femme à la valise rouge. Elle marchait d’un bon pas mais sans précipitation. Elle semblait humer l’air du quartier, comme si elle s’y reconnaissait. Ce qui était rassurant puisqu’elle priait tous les soirs qu’elle ne le pousse pas à déménager, elle n’avait pas envie d’être encore plus seule. Et puis, celle-ci, elle en était sûre, il la lui présenterait. Elle viendrait peut-être même prendre le thé à l’occasion et elles pourraient faire connaissance mieux. Pas qu’elle fut inquiète de son choix, elle l’approuvait d’avance cette fille à l’air honnête et sans coquetterie inutile. Non pas qu’elle ne fut point jolie, au contraire, elle avait cette beauté simple, une sorte de grâce naturelle que les jeunes femmes d’aujourd’hui semblaient avoir perdu mais qu’elle appréciait beaucoup.

Elle l’observa alors qu’elle s’introduisait dans le sas d’entrée en utilisant son badge. Tiens, tiens, il lui a offert son propre badge, ça veut dire que… Enfin, c’est un autre bon signe. Et ce sourire qu’elle arbore de celle qui va se glisser, coquine, dans les draps du matin de son beau. Elle en aurait presque rougi mais c’était ainsi que le monde d’aujourd’hui tournait, qu’y pouvait-on ?

Elle referma à demi le volet, il n’y avait plus rien à voir dehors mais son feuilleton télé allait commencer d’une minute à l’autre.

En se déplaçant péniblement vers le fauteuil de son petit salon, elle souriait en pensant à cet enfant qu’elle aimait tant et qui allait sans doute, avant qu’elle ne quitte cette vie, la faire arrière-grand-mère, au moins une fois.

Elle alluma le poste de télévision. Elle avait d’autres vies à observer.