Le diptyque 2.3. L’histoire de la photo d’Akynou par Fabrice
Les temps sont durs, surtout pour les clowns…
Le ciel était déjà bleu lorsque le clown pris sa trompette dorée pour rejoindre la petite place de pierre qu’il avait repérée depuis quelques jours. Il avait décidé de sortir de sa cachette, de son recoin poussiéreux aux murs tapissés de photos de bouilles colorées. Le silence pesait sur ses épaules lorsqu’il commença à se grimer puis à enfiler ses chaussures impensables et ajuster son nez rouge.
Il sortit dans la rue déserte et longea les murs en cachant son visage sous une grosse écharpe. Il avait, au fil du temps, finit par comprendre que les gens ne riaient plus, que l’essence de la joie avait quitté leur âme esseulée mais il croyait, encore, au pouvoir salvateur de la pantomime. Il fallait qu’il essaye, encore une fois.
Il déboucha sur la place, lança en boule son grand imperméable gris, emboucha sa trompette et commença à lancer les premières notes nasillardes d’un morceau de sa composition. Les passants passaient, indifférents, sans jeter aucun regard à ce clown agité. Même pas un regard de réprobation, de mépris, ce regard qui, si douloureux qu’il fut, lui aurait donné le sentiment d’exister. Non, rien. Il ne voyait aucune lueur dans les yeux vides des passants.
Il reprit espoir avec la mère et ses deux enfants, qui tiraient ses mains pour s’approcher de lui. Et le clown joua alors pour ces deux petits anges au sourire plein de vie, il tourna autour d’eux, tentant de les charmer par les mouvements enveloppants de sa trompette étincelantes, leur adressant des clins d’œils complices. La mère téléphonait, les enfants avaient lâché ses mains et tournaient autour du clown, riaient, couraient, tiraillaient ses vêtements. Le clown revivait, il se gorgeait des rires…
Soudain, un enfant le fit trébucher puis l’autre le frappa à terre, ils se moquèrent de lui, lui crachèrent dessus, le clown résistait, il tentait de se relever mais agoni d’injures, bientôt saisi d’une peur indicible, il sut que tout était fini lorsque la mère rappela ses deux monstres en leur demandant de ne plus jouer pour ne pas se salir et repris sa course.
La foule ne vit pas le clown agité des spasmes de ses sanglots gigoter maladroitement sur les pavés froids, hoqueter de rage alors que la vie le quittait parce qu’il avait renoncé à elle. Bientôt, le corps ne fut plus qu’une silhouette terne. Calme, sans aucun mouvement. Le clown était mort. Balayé par un petit vent frais. La foule évitait cet obstacle, cette épave, cet écueil. La place se vida.
