Le diptyque 2.3. L’histoire de la photo d’Akynou par Traou

 

Ah ! les mômes ! Jamais contents…

Bon sang, j’espère qu’il ne m’a pas reconnue !… Non, c’est impossible : pas avec ces vêtements merdiques, ce nez rouge ridicule !… Oh, je vous en prie, faites qu’il ne m’ait pas reconnue ! Je vais rester allongée un moment. C’est à moi, pourtant, je sens qu’ils s’impatientent. Andy a déjà dit deux fois sa réplique pour que je me relève. Rien à foutre ! Qu’est-ce qu’il croit ? Que je suis sourde ? Non, je vais rester là jusqu’à ce que l’autre s’en aille. Ah, ça y est, je vois ses pieds qui s’éloignent… Il était temps, Isadora se penche sur moi pour me relever. Oui, oui, j’arrive, je vais le jouer votre sketch débile !

J’en ai marre… Mais qu’est-ce que j’en ai marre…. Il faut que je leur parle.

Ce soir. Ce soir je vais leur parler. Pas trop tard après le dîner pour qu’ils ne soient pas encore trop défoncés. Oh la la, j’ai les jetons. Je suis sûre que ça ne va pas bien se passer du tout…

Comment je commence ? « Hum, hum.. Maman, Papa, il faut que je vous parle… » Non, déjà ils vont détester : « Hum, hum, Isadora, Andy, j’ai quelque chose à vous dire… »

Isadora ! Andy ! Bordel, je m’y ferai jamais ! C’est pathétique. Isabelle et André, c’était pas assez bien pour eux ?…

Isadora , c’est en hommage à la grande, bien sûr, Duncan… Qui doit se retourner dans sa tombe si elle voit comment ma mère danse… Andy, je ne sais plus très bien… Warhol, peut-être ?… C’est surtout parce qu’il trouvait qu’André ça faisait plouc. Moi j’aime bien André. C’est le prénom de Bourvil… Faut pas que je leur dise des trucs pareils, ils me trouvent déjà complètement réac.

Bon, Isadora, Andy, il faut que je vous dise… Et je voudrais que vous m’écoutiez, sans m’interrompre, s’il vous plait. Je vous en prie. Juste cette fois, ne criez pas… Voilà : je vais aller habiter chez Papie et Mamie. Oui, je sais, vous ne leur parlez plus, mais moi si. On s’entend bien. Ils me comprennent.

Je ne peux plus continuer comme ça. Le spectacle de rue, c’est pas mon truc. Je ne veux plus faire le clown sur des pavés mouillés. Je déteste le regard des gens. Ça ne m’amuse pas. Je n’ai jamais aimé ça. Je veux des habits normaux, jolis, et consacrer du temps à mes études pour avoir un vrai métier plus tard. Pour gagner de l’argent, habiter ailleurs que dans une caravane, oui, oui, une maison ou un appartement, en prenant un crédit sur vingt ans. J’envisage d’entrer à Sciences Po, alors il faut que je travaille. Je ne vais plus pouvoir jouer avec vous, essayez de comprendre…

Quand j’étais petite déjà, j’aurais bien aimé avoir des parents « normaux », qui viennent me chercher à l’école avec autre chose qu’une camionnette à fleurs et des plumes dans les cheveux. Quand on partait sur les routes pendant des mois, en Inde ou ailleurs, c’était sympa, mais après j’ai galéré pour rattraper les autres en classe. Il paraît que je suis douée, alors maintenant ça va, mais je n’ai plus envie de ça. J’ai envie de vivre autrement, de manger à une table avec des couverts et pas assise en tailleur par terre avec les doigts. Et puis, je vais vous dire : j’aime pas le tofu. Les graines germées non plus. Quelquefois, je vous dis que je vais passer la journée chez une copine, c’est pas vrai, je vais chez Mamie et elle me fait du rosbif. Saignant.

J’aime pas vos habits, j’aime pas votre musique psychédélique, j’aime pas vos amis : ils sont gentils mais ça me fait pas rire de les voir tout nus en train de fumer des trucs zarbis. Moi j’aime chatter avec mes copains sur mon ordinateur, écouter des trucs qui ont du rythme et des paroles qui veulent dire quelque chose, les fringues de marque, et je pense à mon avenir. Et au vôtre aussi parce qu’au train où ça va, quand vous aurez l’âge de la retraite, va falloir que j’assure vos vieux jours… Oui, j’y pense, moi, à ça. Bien obligée. Et ce n’est pas drôle.

Alors voilà, il fallait que je vous le dise parce que ce matin, pendant qu’on « jouait » place des Abbesses, un mec de mon lycée est passé et j’ai eu tellement peur qu’il me reconnaisse. Et qu’il le raconte à tout le monde. La honte. Il ne manquerait plus qu’ils apprennent comment je m’appelle. Au lycée, tout le monde m’appelle Kat. Je tremble à l’idée que quelqu’un apprenne un jour que c’est le diminutif de… Katmanda.