Diptyque 2.7.  L’histoire de la photo de Jérôme, par Xsérone.

 

Etonnant voyageur, la référence au salon littéraire n’est pas fortuite…

« C’est le ponton le plus long du monde ! »
Je ne pouvais croire que cette remarque, bien que murmurée, m’était adressée. On ne parle pas en attendant son bus. C’est une convention à laquelle je me conformais sans peine. Je tournai tout de même la tête. Un homme, soixante-dix ans environ, le regard fixé sur l’affiche quatre par trois en face de lui. Concentré sur une photo en noir et blanc, magnifique il est vrai : celle d’un ponton en bois, comme tous les pontons, au milieu d’une mer calme.

« Comment savez-vous qu’il s’agit du plus long ponton du monde ? »

Là c’était moi, la voix hésitante et éraillée. J’en ignore la raison, mais si je demeure longtemps sans parler, ma voix se trouble.

– C’était marqué hier, au même emplacement. Demain, ici, le plus grand ponton du monde. C’est ce qui était marqué. »

Je me raclai la gorge.

– Je ne sais pas, je ne prends jamais le bus le dimanche. 
– Moi, normalement, je le prends que le dimanche. Pour aller voir ma fille. Aujourd’hui, c’est exceptionnel. Vous vous rendez compte, j’ai failli ne jamais le voir. Le ponton le plus grand du monde… »

Il avait dit sa dernière phrase dans un souffle de satisfaction. Il me regarda enfin. Ses yeux brillaient. Comme un gamin.

Certains ont la faculté de s’émerveiller pour des détails. Un rien les émeut. Une fleur. Une affiche. Un ponton. Cela me met mal à l’aise. Je n’ai jamais compris. Il paraît pourtant que cette propension à l’émerveillement et surtout le désir de la partager est caractéristique de l’humanité.

J’enchaînai. « Ce n’est pas parce que c’était indiqué que le plus long ponton du monde serait affiché ici que c’est réellement le plus long ponton du monde. Peut-être que ce ponton est le plus petit du monde. Peut-être que c’est un ponton comme un autre, ni plus long, ni plus court. D’ailleurs, en admettant que ce soit le plus long ponton du monde, ce n’est pas réellement le plus long ponton du monde. C’est une photo du plus long ponton du monde. Ce n’est même pas un ponton, c’est la photo d’un ponton. Une photo. C’est tout. »

Quelques restes hésitants d’un cours de philosophie de terminale subsistaient. J’avais de quoi être fier.

Ceci n’est pas une pipe.

Il n’a pas répondu. Son bus arrivait. Et le mien quelques minutes plus tard.

De toute façon, j’étais convaincu qu’il s’agissait d’une vulgaire opération publicitaire : pas d’annonceur, une photo simplement. Et puis quelques jours plus tard, la marque et son produit. C’est courant dans les magazines. Il n’y avait vraiment pas de quoi s’émerveiller.

Le lendemain. Il n’était pas là. La photo, elle, était toujours présente. Toujours pas de marque. Mercredi, sans aucun doute. Hier, dans mon pseudo-rationnalisme indifférent, je n’avais pas perçu combien cette photo était envoûtante. Le plus long ponton du monde, et si c’était vrai ? En fait, je me moquais que ce soit ou que ce ne soit pas le ponton le plus long du monde. Les records sont inutiles. Peu importait même que ce fût un ponton en fait. C’est l’image elle-même qui était devant mes yeux, rivés sur elle. L’image. Le bus.

Jeudi. L’image conservait sa virginité et moi, ma perplexité. Pourquoi cette image ici ? Un lieu quelconque. Avec des bus, des gens qui ne parlent pas. Un ponton désormais. Resterait-il ? Je l’espérais. Il introduisait une nouvelle dimension dans la rue, qui en définitive n’en contenait qu’une. Les rues ont beau être à double sens, on ne circule que dans une direction : on part le matin, on revient le soir. Mouvements pendulaires imposés. Mais la dualité des sens laisse notre orgueilleux désir de liberté intact. Ce ponton, quasiment perpendiculaire à la route, en épanouissait la dimension. Un autre chemin. Qui ne mène à rien. Au bout du bois : l’eau, la mer, l’infini.

Le vendredi, la photo était toujours devant la station. La mer n’avait pas encore été troublée par les algues vertes de la consommation. Mais à vrai dire je ne m’en souciais plus. Ces deux lignes parallèles et pourtant concourantes m’obsédaient. Elles formaient une saignée dans la mer. Une cicatrice au cordeau, dont je me demandais si elle restait superficielle ou si elle plongeait dans les profondeurs. Une invitation pressante et inquiétante. Espoir à venir ou mort assurée ? Le vide laisse le champ libre à la construction, le néant à la plénitude. Ma rêverie à cet hideux véhicule, bariolé de mes désirs.

Je ne sus jamais pourquoi cette photo fut affichée ainsi pendant une semaine. Le lundi, elle fut remplacée, sans transition aucune, par une publicité pour du dentifrice ou un véhicule à quatre roues motrices. Le bus était toujours à l’heure.

1. Le mercredi 7 juin 2006, 17:38 par bregman

Très bon texte, et belle évasion ! Combien y seront allés, au bout de ce ponton ? Une semaine, c’est un peu court, pour le plus long ponton du monde, non ?

Et ce ponton ne donnait leur à aucune exploitation commerciale ? Pas de pub ? Pas de slogan ?

Etrange. Un moment d’évasion gratuit, là, en pleine ville, sous un abri-bus, je trouve ça étrange, moi. Les gendarmes ont mis combien de temps, avant de venir arrêter tous ceux et celles qui restaient schotchés à ce ponton ?

2. Le mercredi 7 juin 2006, 20:24 par Xsérone

Les gendarmes ont oublié quelques heures les ordres du patron pour profiter de cette parenthèse désintéressée. Les gendarmes sont des esthètes. Mais les ordres sont les ordres : il a fallu ensuite envahir les maternelles s’emparer des enfants sans-papiers. Le plus jeune avait trois ans.

Si tu as trouvé cette histoire de si peu étrange, son objectif est atteint.

Si tu as trouvé cette histoire de si peu impossible, l’objectif de notre société est atteint.

Cordialement.

3. Le jeudi 22 juin 2006, 00:06 par bregman

« Si tu as trouvé cette histoire de si peu impossible, l’objectif de notre société est atteint. »
-> Très bonne remarque.