Diptyque 3.2. L’histoire de la photo d’Antoine par Erin
« J’ai vu la photo pour la première fois ce matin, et depuis je n’ai eu que cette histoire dans la tête. J’ai beaucoup hésité avant de l’écrire, mais je sentais que si je ne le faisais pas, elle allait m’empoisonner la vie encore un moment. Puis j’ai hésité avant de la publier… Alors je préviens, c’est hard… C’est noir… C’est… »
Allez, on va dire que c’est un peu gore…
Comme tous les matins je fais mon jogging sur le chemin dans la campagne. Puis je m’engouffre sous la voute feuillue, un peu de fraîcheur sur mon corps fatigué.
Ce jour, le ciel est gris. Je me mets à marcher, j’ai un point de coté. Quand, d’un coup, je suis projetée au sol, puis retournée sur le dos. J’ai le souffle coupé sous la violence du choc, et je suis un brin étourdie. Je sens qu’on me met une sorte de sparadrap sur la bouche. On me tient les mains, mais je ne vois rien d’autre que ces troncs convergents vers le ciel. Jamais ils n’ont été aussi immenses.
Je sais qu’on me fait du mal, au plus profond de mon corps, mais c’est comme si mon cerveau faisait l’impasse sur la douleur corporelle. Pas de peur vraiment. Juste cette image au dessus de moi… ces troncs convergents vers le ciel. Je ne bouge pas et aucun son ne filtre de ma gorge. Je n’entends rien, je ne vois rien d’autre que ce qui est au-dessus de moi.
Et tout d’un coup la douleur se fait intolérable, on me taillade les mains, les pieds, les jambes, les bras… Je sens maintenant le froid de la lame sur mon ventre. Je me mets à hurler (dans ma tête seulement ?), à trembler. Et la douleur disparait de nouveau. Je ne sens plus rien, je ne vois que ces troncs convergents vers le ciel.
Je ne ferme pas les yeux, ne papillonne même pas des paupières. Je fixe cette image, comme lorsqu’on ouvre un obturateur d’appareil photo, enfin autrefois. Je remarque brusquement qu’il n’y a plus de couleur. Tout est en noir et blanc. Je crois bien que c’est là que j’ai compris…
De nouveau la douleur m’envahie… et le froid aussi… Les odeurs… mélange de mousse, de feuilles mortes en décomposition et de sang… le mien ? Puis ne reste que le froid. Je le sens partout sur mon corps… suis-je donc nue ? Je pense que je suis seule… Mais n’entendant que le silence… lourd et inquiétant… je ne sais si c’est la réalité ou mon cerveau qui me joue encore des tours.
Alors je me concentre encore toute entière sur ce que je vois au-dessus de moi. Et je me dis que seul le médecin-légiste verra ce que j’ai vu, lors de mon autopsie. J’ai lu ça une fois dans un livre… Alors je me concentre de plus belle. Pourquoi ? C’est absurde… Pas plus que ce qui m’arrive… Je sais que je vais…
Je sens qu’on me lie les poignets et les chevilles à l’aide du même genre de sparadrap que pour ma bouche. Comme si j’avais encore la force de bouger… Je n’ai qu’une idée en tête… Cette réminiscence sur ma rétine post-mortem…
J’espère que les animaux ne vont pas…
Me concentrer, me concentrer… Regarder encore et toujours ces troncs convergeant vers le ciel… les troncs convergeant vers le ciel… les troncs convergeant vers le ciel…
Je n’ai plus froid… Je ne vois plus rien… Ou sont les troncs convergeant vers le ciel…

