Diptyque 3.2. L’histoire de la photo d’Antoine par Dom

 

Pas un plus grand que l’autre…

Leurs bras se tendent vers le ciel. Chacun pour soi. C’est à celui qui s’inondera le plus de la lumière vibrante du soleil. Au début pourtant tout semblait bien se passer. Des petits arbustes en phase avec les herbes et les buissons. Chacun considérait qu’il était important de partager même avec le plus humble. Je vous parle d’une époque révolue et aujourd’hui je suis moi-même entré dans la compétition pour la survie. Cela ne m’empêche pas de vouloir réfléchir sur notre société qui demande toujours plus, toujours plus vite. Et si l’on ne suit pas le rythme c’est l’heure de la déchéance.

Pas l’un d’entre nous ne regarde le rabougri qui devient de plus en plus maigre, pelé puis qui meurt doucement. Le jour où j’ai baissé le regard je crois que la douleur m’a visité. Je me suis mis à penser et cela ne m’était pas arrivé depuis mon adolescence, il y a cent ans. Je me suis vu en lui, vieilli, probablement sans forces pour concurrencer la vitalité jeunette des arbres environnants. Oh il suffira de peu de choses, un peu moins de soleil tout d’abord, des racines puisant difficilement les nutriments. Peut être même que je ne m’en apercevrai pas tout de suite. Quelques indices : une faiblesse, des branches qui mettront du temps à repousser.

Oui je me suis vu en lui et l’autre est entré dans mon monde. Jusque-là seul le soleil comptait, rien d’autre, la négation totale d’une histoire commune. Juste moi, moi, la lumière, la chaleur. Et puis la mort est entrée, j’ai eu peur et c’est elle qui m’a fait penser à nous. Avant je crois qu’il n’y avait pas de nous. J’ai alors pris contact avec les troncs frémissants qui s’élançaient à mes côtés. Il m’a fallu presque 50 ans pour créer la communauté forestière. Maintenant bien sûr ce n’est qu’un début, juste une pensée, un réseau qui s’établit. C’est très fragile. Un individualiste qui nous fera de l’ombre et tout s’effacera. Nous avons pris ensemble des décisions pour le bien de tous. Nous avons écrit dans nos troncs les lois de la survie commune :

– Pas un plus grand que l’autre.

– Des trous de feuillages pour diversifier le sous-bois, et je crois apercevoir dans le scintillement du matin juste éclos des buissons commencer à pousser, là tout en bas de mon pied. (Il n’y a rien à dire, même le plus râleur d’entre nous y trouve des sels minéraux plus riches).

– Permettre aux plus vieux de s’appuyer sur les autres et lorsqu’ils ne peuvent plus nous accompagner ne pas les laisser seuls face à la terrible échéance qui nous attend tous.

– Aider les plus jeunes en leur donnant la place qu’ils nous laisseront ensuite.

Tout allait plutôt bien jusqu’à ce soir. Mais cette nuit j’ai peur. Un grondement incessant des frênes m’a rempli de terreur. Il paraît que l’un d’eux remet en cause ce que nous avons chèrement acquis. Ces nouveaux arbres à qui nous avons fait place au soleil veulent maintenant se débarrasser de nous, il semble que notre vieillesse dans ce lieu leur devienne insupportable. Ils veulent plus, plus haut, plus de lumière, plus de vitalité. Leur insolente jeunesse qui puisent à nos pieds refuse de vivre à notre contact vieillissant.

Alors comme une mélopée, j’enjoins mes hauts amis craquants à répéter à mes côtés cette poésie qui j’espère pénétrera leur coeur, s’ils en ont encore. C’est notre dernière chance.

« Vieillissons ensemble.
Le meilleur, encore, est à naître
L’apogée, la raison d’être de tout ce qui a été vécu » *

(*) Asimov Cailloux dans le ciel (qui est en passant un excellent livre de SF à recommander de toute urgence).