Diptyque 4.2. L’histoire de la photo d’Akynou par Samantdi
Après avoir ouvert les volets, son chat sur les talons, Bernadette Lavoisier jeta un oeil dans la rue, trois étages plus bas. C’est avec une pointe d’agacement qu’elle constata, qu’une fois de plus, un sans-domicile-fixe avait eu l’outrecuidance de s’allonger sur le trottoir, au mépris de toutes les règles en vigueur dans la copropriété.
Elle prit son chat à témoin :
– Maître Pancrasse, que pensez-vous de ça ? Il nous faut immédiatement avertir le concierge.
Bernadette Lavoisier, depuis que son amant, avocat à la Cour, l’avait abandonnée pour une Marie-Pervenche, donnait du « Maître » à son chat en guise de vengeance.
Son peignoir en rayonne à motifs chinois bien ajusté sur son opulente poitrine, elle démarra une visio-conférence avec la tour de contrôle. Bientôt, sur l’écran, apparut le visage renfrogné de M. Martineau, le concierge de la résidence. Quand il comprit de quoi il s’agissait, il ne la laissa pas continuer :
– Mademoiselle Lavoisier, vous ne savez donc pas que nous avons de la visite, ce matin ?
Pour ne pas paraître ignorante, Bernadette lui demanda de préciser sa pensée, ce qu’il fit volontiers, trop content de clouer le bec à cette palme académique.
– Mademoiselle Lavoisier, ce matin, notre ville s’honore de la visite de Sa Sainteté Maurice 1er et sa oua-ouature passera dans notre rue, sur le chemin qui le conduit à l’Olympe.
Bernadette n’en revenait pas. Quel honneur pour la rue Prosper-Malebranche ! Si elle n’avait jamais accordé la moindre valeur à la vie spirituelle, elle pensait que les Saintetés ont une grande utilité : comme les chiens labris, ils permettent de maintenir le troupeau dans de saintes limites.
Cependant, elle avait du mal à comprendre quel rapport unissait S.S. Maurice et ce bon à rien allongé sur le bitume.
Monsieur Martineau, flatté de constater qu’elle n’y entravait couic et qu’elle dépendait de ses lumières, faisait durer le suspense.
– Comment ça, vous ne voyez pas le rapport ? Mais enfin, observez bien cet individu, dans la rue. Allongé par terre, il ne possède qu’un sac en plastique pour ses maigres effets. C’est un pauvre ! Un pauvre !
Voyant que Bernadette se grattait le cuir chevelu, Maître Pancrasse entreprit de se lécher le derrière.
Martineau finit par lâcher le morceau, à voix basse et en regardant de tous côtés pour voir si sa femme, Edvige, n’arrivait pas :
– L’Eglise aime les pauvres, surtout métaphoriques. Ils ont décidé quelque chose, en haut lieu : au moment où Sa Sainteté va passer dans la rue, sa oua-ouature s’arrêtera comme par hasard devant le gars étendu de tout son long, Maurice descendra de l’habitacle transparent et se penchera vers lui. Et là, devant la foule des micros tendus, il dira : « Heureux les pauvres. »
Bernadette resta saisie.
Elle voulut savoir ce que deviendrait le gars, après le passage du pape :
– Oh, lui… C’est un pauvre hère, une sorte de figurant. On le ramènera dans sa tente, sous le pont Neuf, dit Martineau, et on passera un bon coup d’eau de Javel sur le trottoir.

