Diptyque 4.2. L’histoire de la photo de Ali Baba par Oxygène

Cette tempête de début d’automne surprend tout le monde.

Le camion qui nous a prises en stop à la sortie de Grenoble a dérapé sur la neige fraîchement tombée et sa remorque s’est mise en travers de la chaussée bloquant la circulation.

Il est 9 heures du soir, à pieds et en sandalettes, Nelly et moi franchissons les derniers 100 mètres du col du Lautaret en grelotant dans le noir et en essayant de ne pas glisser sur la neige déjà gelée. D’immenses congères bordent la route et, derrière nous, la file des semi-remorques et des voitures arrêtés serpente vers le bas.

Loin devant, il y a des lumières dans la direction de Briançon. Les conducteurs qui le peuvent font demi-tour mais aucun n’accepte de nous prendre à bord. Trop pressés, pas de place …

Si mon père me voyait… lui qui ne m’a jamais laissée grimper à une échelle…

Nous marchons en chantant, pour nous réchauffer et nous donner du courage. Merci Brassens, merci Marc Ogeret. Notre répertoire est inépuisable, comme le sont notre énergie et notre inconscience.

Je me dis que nous sommes dans le pétrin et qu’il va falloir sortir de cette situation. Mais comment, sinon en marchant ? Les lumières qui semblaient proches s’éloignent en fait de plus en plus et, par malheur, mon paquet de cigarettes est vide.

Peu de voiture circulent mais aucune d’entre elle ne s’arrête, de peur sans doute de ne pas pouvoir repartir.

Enfin, un tracteur venu au secours des automobilistes nous embarque. Une fille sur chaque marche-pied. Bien qu’il avance très lentement, nous claquons des dents à cause de l’air glacé qui nous fouette. C’est tout juste si nous ne préférons pas reprendre notre marche quand il nous dépose au milieu d’un petit village, à la porte d’un café PMU encore ouvert pour accueillir les victimes du mauvais temps.

Infusion, grog, sandwich au saucisson de montagne, pâté maison, nous sont servis, accompagnés d’une belle remontée de bretelle.

Le mari de la patronne n’y va pas par quatre chemins : nous sommes « complètement azimutées ! » et jamais nous n’aurions dû quitter le camion. Il a raison.

La bouche pleine, près du gros poêle à bois, je mastique avec délice…

Jamais je n’oublierai la saveur de ce pâté, celle du pain ni la petite nappe à carreaux rouges et blancs.